La chanson suivante est du trouvère Gace Brulé, cité par Dante [30]; elle paraît elle aussi une traduction d'une chanson des troubadours. On y retrouve les réflexions les plus connues sur les biens qui viennent d'amour et qui récompensent en peu de temps une longue attente.

La plupart ont chanté d'amour par effort et sans loyauté; mais ma dame me doit savoir gré que j'ai toujours chanté sincèrement; ma bonne foi m'a rendu sincère, ainsi que l'amour qui remplit mon cœur...

Oui, j'ai aimé d'un cœur parfait et je n'aimerai jamais autrement; elle a bien pu s'en assurer, ma dame, pour peu qu'elle y ait pris garde. Je ne dis pas que j'ai été peiné de la voir refuser mes demandes; puisque toutes mes pensées vont à elle, je m'estime heureux de ce qu'elle m'accorde.

Quoique j'aie été loin du pays où sont mon bien et ma joie, je n'ai pas oublié d'aimer bien et loyalement. Si la récompense a tardé je me suis consolé en pensant qu'en peu de temps on obtient ce qu'on a longtemps désiré.

Amour m'a démontré par raisonnement qu'un amant parfait patiente et attend, qu'il appartient à l'amour, qu'il est en son pouvoir et qu'il doit implorer sincèrement sa pitié [31]...

Enfin terminons cette rapide revue en empruntant quelques couplets à une chanson du roi de Navarre, Thibaut IV, comte de Champagne.

Mes grands désirs et mes plus graves tourments viennent de là où sont toutes mes pensées. Et j'ai peur, car tous ceux qui ont vu son beau corps sont épris de ma dame, Dieu lui-même l'aime, je le sais à bon escient...

Je me demande, dans mon étonnement, où Dieu trouva une si étrange beauté. Quand il la mit ici-bas, sur la terre, il nous témoigna beaucoup de bonté; le monde entier a resplendi de son éclat... Dieu, comme il me fut pénible de me séparer d'elle! Amour, par pitié, faites-lui savoir ceci: un cœur qui n'aime pas ne peut pas avoir grande joie [32].

Ces exemples—surtout les chansons du châtelain de Couci—montrent suffisamment qu'à la fin du XIIe siècle et au début du XIIIe la poésie lyrique de langue d'oïl est sous la dépendance de sa «sœur de langue d'oc» [33]. Cette dépendance continue en partie pendant le XIIIe siècle et Thibaut de Champagne, qui fut en même temps roi de Navarre (mort en 1253) subit l'influence de la poésie méridionale, comme Charles d'Anjou, grand conquérant et poète amoureux.

Nous sommes ainsi arrivés au terme de notre excursion. Quoiqu'elle ait été rapide nous avons vu comment les semences de la poésie des troubadours dispersées dans la plupart des pays voisins y avaient rapidement germé. Il nous reste pour terminer son histoire à étudier l'œuvre du dernier troubadour.


CHAPITRE XII

LE DERNIER TROUBADOUR

Guiraut Riquier, de Narbonne.—Narbonne au XIIIe siècle.—Riquier et le roi de France.—Riquier à la cour d'Alphonse X de Castille.—Sa requête au roi: distinction à établir entre jongleurs et troubadours.—Riquier et le comte de Rodez, Henri II.—Son œuvre: les pastourelles.—Sa conception de l'amour.—Transformation de cette conception sous l'influence des idées religieuses du temps.—Commentaire de la chanson de Guiraut de Calanson.—Les chansons à la Vierge.—Le Consistoire du Gai-Savoir.—Clémence Isaure.—La Renaissance provençale.