Derrière les tours bien closes, Iseut la Blonde languit aussi, plus malheureuse encore: car, parmi ces étrangers qui l’épient, il lui faut tout le jour feindre la joie et rire; et, la nuit, étendue aux côtés du roi Marc, il lui faut dompter, immobile, l’agitation de ses membres et les tressauts de la fièvre. Elle veut fuir vers Tristan. Il lui semble qu’elle se lève et qu’elle court jusqu’à la porte; mais sur le seuil obscur, les félons ont tendu de grandes faulx: les lames affilées et méchantes saisissent au passage ses genoux délicats. Il lui semble qu’elle tombe et que, de ses genoux tranchés, s’élancent deux rouges fontaines.
Bientôt les amants mourront, si nul ne les secourt. Et qui donc les secourra, sinon Brangien? Au péril de sa vie, elle s’est glissée vers la maison où Tristan languit. Gorvenal lui ouvre tout joyeux, et pour sauver les amants, elle enseigne une ruse à Tristan.
Non, jamais, seigneurs, vous n’aurez ouï parler d’une plus belle ruse d’amour.
Derrière le château de Tintagel, un verger s’étendait, vaste et clos de fortes palissades. De beaux arbres y croissaient sans nombre, chargés de fruits, d’oiseaux et de grappes odorantes. Au lieu le plus éloigné du château, tout auprès des pieux de la palissade, un pin s’élevait, haut et droit, dont le tronc robuste soutenait une large ramure. A son pied, une source vive: l’eau s’épandait d’abord en une large nappe, claire et calme, enclose par un perron de marbre; puis, contenue entre deux rives resserrées, elle courait par le verger et, pénétrant dans l’intérieur même du château, traversait les chambres des femmes. Or, chaque soir, Tristan, par le conseil de Brangien, taillait avec art des morceaux d’écorce et de menus branchages. Il franchissait les pieux aigus, et, venu sous le pin, jetait les copeaux dans la fontaine. Légers comme l’écume, ils surnageaient et coulaient avec elle, et, dans les chambres des femmes, Iseut épiait leur venue. Aussitôt, les soirs où Brangien avait su écarter le roi Marc et les félons, elle s’en venait vers son ami.
Elle s’en vient, agile et craintive pourtant, guettant à chacun de ses pas si des félons se sont embusqués derrière les arbres. Mais dès que Tristan l’a vue, les bras ouverts, il s’élance vers elle. Alors, la nuit les protège et l’ombre amie du grand pin.
«Tristan, dit la reine, les gens de mer n’assurent-ils pas que ce château de Tintagel est enchanté et que, par sortilège, deux fois l’an, en hiver et en été, il se perd, et disparaît aux yeux? Il s’est perdu maintenant. N’est-ce pas ici le verger merveilleux dont parlent les lais de harpe: une muraille d’air l’enclôt de toutes parts; des arbres fleuris, un sol embaumé; le héros y vit sans vieillir entre les bras de son amie, et nulle force ennemie ne peut briser la muraille d’air?»
Déjà, sur les tours de Tintagel, retentissent les trompes des guetteurs qui annoncent l’aube.
«Non, dit Tristan, la muraille d’air est déjà brisée, et ce n’est pas ici le verger merveilleux. Mais, un jour, amie, nous irons ensemble au pays fortuné dont nul ne retourne. Là s’élève un château de marbre blanc; à chacune de ses mille fenêtres, brille un cierge allumé; à chacune, un jongleur joue et chante une mélodie sans fin; le soleil n’y brille pas, et pourtant nul ne regrette sa lumière: c’est l’heureux pays des vivants.»
Mais au sommet des tours de Tintagel, l’aube éclaire les grands blocs alternés de sinople et d’azur.
Iseut a recouvré sa joie: le soupçon de Marc se dissipe et les félons comprennent, au contraire, que Tristan a revu la reine. Mais Brangien fait si bonne garde qu’ils épient vainement. Enfin, le duc Andret, que Dieu honnisse! dit à ses compagnons: