«Seigneurs, prenons conseil de Frocin, le nain bossu. Il connaît les sept arts, la magie et toutes manières d’enchantements. Il sait, à la naissance d’un enfant, observer si bien les sept planètes et le cours des étoiles qu’il conte par avance tous les points de sa vie. Il découvre, par la puissance de Bugibus et de Noiron, les choses secrètes. Il nous enseignera, s’il veut, les ruses d’Iseut la Blonde.»

En haine de beauté et de prouesse, le petit homme méchant traça les caractères de sorcellerie, jeta ses charmes et ses sorts, considéra le cours d’Orion et de Lucifer, et dit:

«Vivez en joie, beaux seigneurs; cette nuit vous pourrez les saisir.»

Ils le menèrent devant le roi.

«Sire, dit le sorcier, mandez à vos veneurs qu’ils mettent la laisse aux limiers et la selle aux chevaux; annoncez que sept jours et sept nuits vous vivrez dans la forêt, pour conduire votre chasse, et vous me pendrez aux fourches si vous n’entendez pas, cette nuit même, quels discours Tristan tient à la reine.»

Le roi fit ainsi, contre son cœur. La nuit tombée, il laissa ses veneurs dans la forêt, prit le nain en croupe, et retourna vers Tintagel. Par une entrée qu’il savait, il pénétra dans le verger et le nain le conduisit sous le grand pin.

«Beau roi, il convient que vous montiez dans les branches de cet arbre. Portez là-haut votre arc et vos flèches: ils vous serviront peut-être. Et tenez-vous coi: vous n’attendrez pas longuement.

—Va-t’en, chien de l’Ennemi!» répondit Marc.

Et le nain s’en alla, emmenant le cheval.

Il avait dit vrai; le roi n’attendit pas longuement. Cette nuit, la lune brillait, claire et belle. Caché dans la ramure, le roi vit son neveu bondir par-dessus les pieux aigus. Tristan vint sous l’arbre et jeta dans l’eau les copeaux et les branchages. Mais, comme il s’était penché sur la fontaine en les jetant, il vit, réfléchie dans l’eau, l’image du roi. Ah! s’il pouvait arrêter les copeaux qui fuient! Mais non, ils courent, rapides, par le verger. Là-bas, dans les chambres des femmes, Iseut épie leur venue; déjà, sans doute, elle les voit, elle accourt. Que Dieu protège les amants!