«Bel oncle, on dit: «Nul n’est vilain, s’il ne fait vilenie.» Mais en quel cœur a pu naître un tel soupçon?
—Sire Tristan, que voulez-vous dire? Non, le roi mon seigneur n’eût pas de lui-même imaginé telle vilenie. Mais les félons de cette terre lui ont fait accroire ce mensonge, car il est facile de décevoir les cœurs loyaux. Ils s’aiment, lui ont-ils dit, et les félons nous l’ont tourné à crime. Oui vous m’aimiez, Tristan, pourquoi le nier? ne suis-je pas la femme de votre oncle et ne vous avais-je pas deux fois sauvé de la mort? Oui, je vous aimais en retour: n’êtes-vous pas du lignage du roi, et n’ai-je pas ouï maintes fois ma mère répéter qu’une femme n’aime pas son seigneur tant qu’elle n’aime pas la parenté de son seigneur? C’est pour l’amour du roi que je vous aimais, Tristan; maintenant encore, s’il vous reçoit en grâce, j’en serai joyeuse. Mais mon corps tremble, j’ai grand’peur, je pars, j’ai trop demeuré déjà.»
Dans la ramure, le roi eut pitié et sourit doucement. Iseut s’enfuit, Tristan la rappelle: «Reine, au nom du Sauveur, venez à mon secours, par charité! les couards voulaient écarter du roi tous ceux qui l’aiment; ils ont réussi et le raillent maintenant. Soit; je m’en irai donc hors de ce pays, au loin, misérable comme j’y vins jadis: mais, tout au moins, obtenez du roi qu’en reconnaissance des services passés, afin que je puisse sans honte chevaucher loin d’ici, il me donne du sien assez pour acquitter mes dépenses, pour dégager mon cheval et mes armes.
—Non, Tristan, vous n’auriez pas dû m’adresser cette requête. Je suis seule sur cette terre, seule en ce palais où nul ne m’aime, sans appui, à la merci du roi. Si je lui dis un seul mot pour vous, ne voyez-vous pas que je risque la mort honteuse? Ami, que Dieu vous protège! Le roi vous hait à grand tort. Mais, en toute terre où vous irez, le Seigneur Dieu vous sera un ami vrai.»
Elle part et fuit jusqu’à sa chambre, où Brangien la prend, tremblante, entre ses bras: la reine lui dit l’aventure. Brangien s’écrie:
«Iseut, ma dame, Dieu a fait pour vous un grand miracle! Il est père compatissant et ne veut pas le mal de ceux qu’il sait innocents.»
Sous le grand pin, Tristan, appuyé contre le perron de marbre, se lamentait:
«Que Dieu me prenne en pitié et répare la grande injustice que je souffre de mon cher seigneur!»
Quand il eut franchi la palissade du verger, le roi dit en souriant:
«Beau neveu, bénie soit cette heure! Vois: la lointaine chevauchée que tu préparais ce matin, elle est déjà finie!»