Voilà Tristan en grand émoi. De son lit au lit de Marc il y avait bien la longueur d’une lance. Un désir furieux le prit de parler à la reine, et il se promit en son cœur que, vers l’aube, si Marc dormait, il se rapprocherait d’elle. Ah! Dieu! la folle pensée!

Le nain couchait, comme il avait coutume, dans la chambre du roi. Quand il crut que tous dormaient, il se leva et répandit entre le lit de Tristan et celui de la reine la fleur de farine: si l’un des deux amants allait rejoindre l’autre, la farine garderait la forme de ses pas. Mais, comme il l’éparpillait, Tristan, qui restait éveillé, le vit.

«Qu’est-ce à dire? ce nain n’a pas coutume de me servir pour mon bien; mais il sera déçu: bien fou qui lui laisserait prendre l’empreinte de ses pas!»

A minuit, le roi se leva et sortit, suivi du nain bossu. Il faisait noir dans la chambre: ni cierge allumé, ni lampe. Tristan se dressa debout sur son lit. Dieu! pourquoi eut-il cette pensée? Il joint les pieds, estime la distance, bondit et retombe sur le lit du roi. Hélas! la veille, dans la forêt, le boutoir d’un grand sanglier l’avait navré à la jambe, et, pour son malheur, la blessure n’était point bandée. Dans l’effort de ce bond, elle s’ouvre, saigne, mais Tristan ne voit pas le sang qui fuit et rougit les draps. Et dehors, à la lune, le nain, par son art de sortilège, connut que les amants étaient réunis. Il en trembla de joie et dit au roi:

«Va, et maintenant, si tu ne les surprends pas ensemble, fais-moi pendre!»

Ils viennent donc vers la chambre, le roi, le nain et les quatre félons. Mais Tristan les a entendus: il se relève, s’élance, atteint son lit... Hélas! au passage, le sang a malement coulé de la blessure sur la farine.

Voici le roi, les barons, et le nain, qui porte une lumière. Tristan et Iseut feignaient de dormir; ils étaient restés seuls dans la chambre, avec Perinis, qui couchait aux pieds de Tristan et ne bougeait pas. Mais le roi voit sur le lit les draps tout vermeils et, sur le sol, la fleur de farine trempée de sang frais.

Alors les quatre barons, qui haïssaient Tristan pour sa prouesse, le maintiennent sur son lit, et menacent la reine et la raillent, la narguent et lui promettent bonne justice. Ils découvrent la blessure qui saigne:

«Tristan, dit le roi, nul démenti ne vaudrait désormais; vous mourrez demain.»

Il lui crie: