«Par pitié, sire, brûlez-moi plutôt, brûlez-moi!»
Le roi la livre. Yvain la prend et les cent malades se pressent autour d’elle. A les entendre crier et glapir, tous les cœurs se fondent de pitié; mais Yvain est joyeux; Iseut s’en va, Yvain l’emmène. Hors de la cité descend le hideux cortège.
Ils ont pris la route où Tristan s’est embusqué. Gorvenal jette un cri:
«Fils, que feras-tu? Voici ton amie!»
Tristan pousse son cheval hors du fourré:
«Yvain, tu lui as assez longtemps fait compagnie; laisse-la maintenant si tu veux vivre!»
Mais Yvain dégrafe son manteau.
«Hardi, compagnons! A vos bâtons! A vos béquilles! C’est l’instant de montrer sa prouesse!»
Alors il fit beau voir les lépreux rejeter leurs chapes, se camper sur leurs pieds malades, souffler, crier, brandir leurs béquilles: l’un menace et l’autre grogne. Mais il répugnait à Tristan de les frapper; les conteurs prétendent que Tristan tua Yvain: c’est dire vilenie; non, il était trop preux pour occire telle engeance. Mais Gorvenal, ayant arraché une forte pousse de chêne, l’asséna sur le crâne d’Yvain; le sang noir jaillit et coula jusqu’à ses pieds difformes.
Tristan reprit la reine: désormais, elle ne sent plus nul mal. Il trancha les cordes de ses bras, et, quittant la plaine, ils s’enfoncèrent dans la forêt du Morois. Là, dans les grands bois, Tristan se sent en sûreté comme derrière la muraille d’un fort château.