Quand le soleil pencha, ils s’arrêtèrent au pied d’un mont; la peur avait lassé la reine; elle reposa sa tête sur le corps de Tristan et s’endormit.
Au matin, Gorvenal déroba à un forestier son arc et deux flèches bien empennées et barbelées et les donna à Tristan, le bon archer, qui surprit un chevreuil et le tua. Gorvenal fit un amas de branches sèches, battit le fusil, fit jaillir l’étincelle et alluma un grand feu pour cuire la venaison; Tristan coupa des branchages, construisit une hutte et la recouvrit de feuillée; Iseut la joncha d’herbes épaisses.
Alors, au fond de la forêt sauvage, commença pour les fugitifs l’âpre vie, aimée pourtant.
IX
[LA FORÊT DU MOROIS]
«Nous avons perdu le monde, et le monde nous; que vous en samble, Tristan, ami?—Amie, quand je vous ai avec moi, que me fault-il dont? Se tous li mondes estoit orendroit avec nous, je ne verroie fors vous seule.»
(Roman en prose de Tristan.)
Au fond de la forêt sauvage, à grand ahan, comme des bêtes traquées, ils errent, et rarement osent revenir le soir au gîte de la veille. Ils ne mangent que la chair des fauves et regrettent le goût du sel. Leurs visages amaigris se font blêmes, leurs vêtements tombent en haillons, déchirés par les ronces. Ils s’aiment, ils ne souffrent pas.
Un jour, comme ils parcouraient ces grands bois qui n’avaient jamais été abattus, ils arrivèrent par aventure à l’ermitage du frère Ogrin.
Au soleil, sous un bois léger d’érables, auprès de sa chapelle, le vieil homme, appuyé sur sa béquille, allait à pas menus.
«Sire Tristan, s’écria-t-il, sachez quel grand serment ont juré les hommes de Cornouailles. Le roi a fait crier un ban par toutes les paroisses. Qui se saisira de vous recevra cent marcs d’or pour son salaire, et tous les barons ont juré de vous livrer mort ou vif. Repentez-vous, Tristan! Dieu pardonne au pécheur qui vient à repentance.