S’il est douleur fors que la moie.

C’est Tristan que la mort mestroie.

(Le Lai mortel.)

Marc fit éveiller son chapelain et lui tendit la lettre. Le clerc brisa la cire et salua d’abord le roi au nom de Tristan; puis, ayant habilement déchiffré les paroles écrites, il lui rapporta ce que Tristan lui mandait. Marc l’écouta sans mot dire et se réjouissait en son cœur, car il aimait encore la reine.

Il convoqua nommément les plus prisés de ses barons, et, quand ils furent tous assemblés, ils firent silence et le roi parla:

«Seigneurs, j’ai reçu ce bref. Je suis roi sur vous et vous êtes mes féaux. Écoutez les choses qui me sont mandées; puis, conseillez-moi, je vous en requiers, puisque vous me devez le conseil.»

Le chapelain se leva, délia le bref de ses deux mains, et, debout devant le roi:

«Seigneurs, dit-il, Tristan mande d’abord salut et amour au roi et à toute sa baronnie. «Roi, ajoute-t-il, quand j’ai eu tué le dragon et que j’eus conquis la fille du roi d’Irlande, c’est à moi qu’elle fut donnée; j’étais maître de la garder, mais je ne l’ai point voulu: je l’ai amenée en votre contrée et vous l’ai livrée. Pourtant, à peine l’aviez-vous prise pour femme, des félons vous firent accroire leurs mensonges. En votre colère, bel oncle, mon seigneur, vous avez voulu nous faire brûler sans jugement. Mais Dieu a été pris de compassion: nous l’avons supplié, il a sauvé la reine, et ce fut justice; moi aussi, en me précipitant d’un rocher élevé, j’échappai, par la puissance de Dieu. Qu’ai-je fait depuis, que l’on puisse blâmer? La reine était livrée aux malades, je suis venu à sa rescousse, je l’ai emportée: pouvais-je donc manquer en ce besoin à celle qui avait failli mourir, innocente, à cause de moi? J’ai fui avec elle par les bois: pouvais-je donc, pour vous la rendre, sortir de la forêt et descendre dans la plaine? N’aviez-vous pas commandé qu’on nous prît morts ou vifs? Mais, aujourd’hui comme alors, je suis prêt, beau sire, à donner mon gage et à soutenir contre tout venant par bataille que jamais la reine n’eut pour moi, ni moi pour la reine, d’amour qui vous fût une offense. Ordonnez le combat: je ne récuse nul adversaire, et, si je ne puis prouver mon droit, faites-moi brûler devant vos hommes. Mais si je triomphe et qu’il vous plaise de reprendre Iseut au clair visage, nul de vos barons ne vous servira mieux que moi; si au contraire vous n’avez cure de mon service, je passerai la mer, j’irai m’offrir au roi de Gavoie ou au roi de Frise, et vous n’entendrez plus jamais parler de moi. Sire, prenez conseil, et, si vous ne consentez à nul accord, je ramènerai Iseut en Irlande, où je l’ai prise; elle sera reine en son pays.»

Quand les barons cornouaillais entendirent que Tristan leur offrait la bataille, ils dirent tous au roi:

«Sire, reprends la reine: ce sont des insensés qui l’ont calomniée auprès de toi. Quant à Tristan, qu’il s’en aille, ainsi qu’il l’offre, guerroyer en Gavoie ou près du roi de Frise. Mande-lui de te ramener Iseut, à tel jour et bientôt.»