—Tristan.
—Quand l’as-tu vu?
—Ce matin, et je l’ai bien reconnu. Et vous pourrez pareillement demain, à l’aurore, le voir venir, l’épée ceinte, un arc dans une main, deux flèches dans l’autre.
—Où le verrons-nous?
—Par telle fenêtre que je sais. Mais, si je vous le montre, combien me donnerez-vous?
—Un marc d’argent, et tu seras un manant riche.
—Donc écoutez, dit le serf. On peut voir dans la chambre de la reine par une fenêtre étroite qui la domine, car elle est percée très haut dans la muraille. Mais une grande courtine tendue à travers la chambre masque le pertuis. Que demain, l’un de vous trois pénètre bellement dans le verger; il coupera une longue branche d’épine et l’aiguisera par le bout; qu’il se hisse alors jusqu’à la haute fenêtre et pique la branche, comme une broche, dans l’étoffe de la courtine; il pourra ainsi l’écarter légèrement et vous ferez brûler mon corps, seigneurs, si derrière la tenture vous ne voyez pas alors ce que je vous ai dit.»
Andret, Gondoïne et Denoalen débattirent lequel d’entre eux aurait le premier la joie de ce spectacle, et convinrent enfin de l’octroyer d’abord à Gondoïne. Ils se séparèrent: le lendemain, à l’aube, ils se retrouveraient; demain, à l’aube, beaux seigneurs, gardez-vous de Tristan!
Le lendemain, dans la nuit encore obscure, Tristan, quittant la cabane d’Orri le forestier, rampa vers le château sous les épais fourrés d’épines. Comme il sortait d’un hallier, il regarda par la clairière et vit Gondoïne qui s’en venait de son manoir. Tristan se rejeta dans les épines et se tapit en embuscade:
«Ah! Dieu! fais que celui qui s’avance là-bas ne m’aperçoive pas avant l’instant favorable!»