L’épée au poing, il l’attendait; mais, par aventure, Gondoïne prit une autre voie et s’éloigna. Tristan sortit du hallier, déçu, banda son arc, visa; hélas! l’homme était déjà hors de portée.

A cet instant, voici venir au loin, descendant doucement le sentier, à l’amble d’un petit palefroi noir, Denoalen, suivi de deux grands lévriers. Tristan le guetta, caché derrière un pommier. Il le vit qui excitait ses chiens à lever un sanglier dans un taillis. Mais avant que les lévriers l’aient délogé de sa bauge, leur maître aura reçu telle blessure que nul médecin ne saura la guérir. Quand Denoalen fut près de lui, Tristan rejeta sa chape, bondit, se dressa devant son ennemi. Le traître voulut fuir; vainement: il n’eut pas le loisir de crier: «Tu me blesses!» Il tomba de cheval, Tristan lui coupa la tête, trancha les tresses qui pendaient autour de son visage et les mit dans sa chausse: il voulait les montrer à Iseut pour en réjouir le cœur de son amie. «Hélas! songeait-il, qu’est devenu Gondoïne? Il s’est échappé: que n’ai-je pu lui payer même salaire?»

Il essuya son épée, la remit en sa gaine, traîna sur le cadavre un tronc d’arbre, et laissant le corps sanglant, il s’en fut, le chaperon en tête, vers son amie.

Au château de Tintagel Gondoïne l’avait devancé: déjà, grimpé sur la haute fenêtre, il avait piqué sa baguette d’épine dans la courtine, écarté légèrement deux pans de l’étoffe, et regardait au travers la chambre bien jonchée. D’abord il n’y vit personne que Perinis; puis ce fut Brangien qui tenait encore le peigne dont elle venait de peigner la reine aux cheveux d’or.

Mais Iseut entra, puis Tristan. Il portait d’une main son arc d’aubier et deux flèches; dans l’autre il tenait deux longues tresses d’homme.

Il laissa tomber sa chape, et son beau corps apparut. Iseut la Blonde s’inclina pour le saluer, et comme elle se redressait, levant la tête vers lui, elle vit, projetée sur la tenture, l’ombre de la tête de Gondoïne. Tristan lui disait:

«Vois-tu ces belles tresses? Ce sont celles de Denoalen. Je t’ai vengée de lui. Jamais plus il n’achètera ni ne vendra écu ni lance!

—C’est bien, seigneur; mais tendez cet arc, je vous prie: je voudrais voir s’il est commode à bander.»

Tristan le tendit, étonné, comprenant à demi. Iseut prit l’une des deux flèches, l’encocha, regarda si la corde était bonne, et dit à voix basse et rapide:

«Je vois chose qui me déplaît. Vise bien, Tristan!»