«Voyez, dit-il, bel ami Tristan, quelle ouvrière est ma dame: comme elle sait à merveille orner les étoles et les chasubles, pour en faire aumône aux moutiers pauvres! et comme les mains de ma sœur font courir les fils d’or sur ce samit blanc! Par foi, belle sœur, c’est à droit que vous avez nom Iseut aux Blanches Mains!»
Alors Tristan, connaissant qu’elle s’appelait Iseut, sourit et la regarda plus doucement.
Or, le comte Riol avait dressé son camp à trois milles de Carhaix, et, depuis bien des jours, les hommes du duc Hoël n’osaient plus, pour l’assaillir, franchir les barres. Mais, dès le lendemain, Tristan, Kaherdin et douze jeunes chevaliers sortirent de Carhaix, les hauberts endossés, les heaumes lacés, et chevauchèrent sous des bois de sapins jusqu’aux approches des tentes ennemies; puis, s’élançant de l’aguet, ils enlevèrent par force un charroi du comte Riol. A partir de ce jour, variant maintes fois ruses et prouesses, ils culbutaient ses tentes mal gardées, attaquaient ses convois, navraient et tuaient ses hommes et jamais ils ne rentraient dans Carhaix sans y ramener quelque proie. Par là, Tristan et Kaherdin commencèrent à se porter foi et tendresse, tant qu’ils se jurèrent amitié et compagnonnage. Jamais ils ne faussèrent cette parole, comme l’histoire vous l’apprendra.
Or, tandis qu’ils revenaient de ces chevauchées, parlant de chevalerie et de courtoisie, souvent Kaherdin louait à son cher compagnon sa sœur Iseut aux Blanches Mains, la simple, la belle.
Un matin, comme l’aube venait de poindre, un guetteur descendit en hâte de sa tour, et courut par les salles en criant:
«Seigneurs, vous avez trop dormi! Levez-vous, Riol vient faire l’assaillie!»
Chevaliers et bourgeois s’armèrent et coururent aux murailles: ils virent dans la plaine briller les heaumes, flotter les pennons de cendal, et tout l’ost de Riol qui s’avançait en bel arroi. Le duc Hoël et Kaherdin déployèrent aussitôt devant les portes les premières batailles de chevaliers. Arrivés à la portée d’un arc, ils brochèrent les chevaux, lances baissées, et les flèches tombaient sur eux comme pluie d’avril.
Mais Tristan s’armait à son tour avec ceux que le guetteur avait réveillés les derniers. Il lace ses chausses, passe le bliaut, les houseaux étroits et les éperons d’or; il endosse le haubert, fixe le heaume sur la ventaille; il monte, éperonne son cheval jusque dans la plaine et paraît, l’écu dressé contre sa poitrine, en criant: «Carhaix!» Il était temps: déjà les hommes d’Hoël reculaient vers les bailes. Alors il fit beau voir la mêlée des chevaux abattus et des vassaux navrés, les coups portés par les jeunes chevaliers, et l’herbe qui, sous leurs pas, devenait sanglante. En avant de tous, Kaherdin s’était fièrement arrêté, en voyant poindre contre lui un hardi baron, le frère du comte Riol. Tous deux se heurtèrent des lances baissées. Le Nantais brisa la sienne sans ébranler Kaherdin, qui, d’un coup plus sûr, écartela l’écu de l’adversaire et lui planta son fer bruni dans le côté jusqu’au gonfanon. Soulevé de selle, le chevalier vide les arçons et tombe.
Au cri que poussa son frère, le duc Riol s’élança contre Kaherdin, le frein abandonné. Mais Tristan lui barra le passage. Quand ils se heurtèrent, la lance de Tristan se rompit dans ses mains, et celle de Riol, rencontrant le poitrail du cheval ennemi, pénétra dans les chairs et l’étendit mort sur le pré. Tristan, aussitôt relevé, l’épée fourbie à la main:
«Couard, dit-il, la male mort à qui laisse le maître pour navrer le cheval! Tu ne sortiras pas vivant de ce pré!