Ils se séparèrent et dormirent. Au matin, après que l’ermite eut chanté et qu’ils eurent partagé le pain d’orge et de cendre, Tristan prit congé du prud’homme, et chevaucha vers Carhaix.

Quand il s’arrêta au pied des murailles closes, il vit une troupe d’hommes debout sur le chemin de ronde, et demanda le duc. Hoël se trouvait parmi ces hommes avec son fils Kaherdin. Il se fit connaître, et Tristan lui dit:

«Je suis Tristan, roi de Loonnois, et Marc, le roi de Cornouailles, est mon oncle. J’ai su, seigneur, que vos vassaux vous faisaient tort et je suis venu pour vous offrir mon service.

—Hélas! sire Tristan, passez votre voie et que Dieu vous récompense! Comment vous accueillir céans? Nous n’avons plus de vivres; point de blé, rien que des fèves et de l’orge pour subsister.

—Qu’importe? dit Tristan. J’ai vécu dans une forêt, pendant deux ans, d’herbes, de racines et de venaison, et sachez que je trouvais bonne cette vie. Commandez qu’on m’ouvre cette porte.»

Kaherdin dit alors:

«Recevez-le, mon père, puisqu’il est de tel courage, afin qu’il prenne sa part de nos biens et de nos maux.»

Ils l’accueillirent avec honneur. Kaherdin fit visiter à son hôte les fortes murailles et la tour maîtresse, bien flanquée de bretèches palissadées où s’embusquaient les arbalétriers. Des créneaux, il lui fit voir dans la plaine, au loin, les tentes et les pavillons plantés par le duc Riol. Quand ils furent revenus au seuil du château, Kaherdin dit à Tristan:

«Or, bel ami, nous monterons à la salle où sont ma mère et ma sœur.»

Tous deux se tenant par la main, entrèrent, dans la chambre des femmes. La mère et la fille, assises sur une courte-pointe, paraient d’orfroi un paile d’Angleterre et chantaient une chanson de toile: elles disaient comment Belle Doette, assise au vent sous l’épine blanche, attend et regrette Doon son ami, si lent à venir. Tristan les salua et elles le saluèrent, puis les deux chevaliers s’assirent auprès d’elles. Kaherdin, montrant l’étole que brodait sa mère: