«Je suis las et recru. De quoi me servent ces aventures? Ma dame est au loin, jamais je ne la reverrai. Depuis deux années, que ne m’a-t-elle fait quérir par les pays? Pas un message d’elle. A Tintagel, le roi l’honore et la sert; elle vit en joie. Certes le grelot du chien enchanté accomplit bien son œuvre! Elle m’oublie, et peu lui chaut des deuils et des joies d’antan, peu lui chaut du chétif qui erre par ce pays désolé. A mon tour, n’oublierai-je jamais celle qui m’oublie? Jamais ne trouverai-je qui guérisse ma misère?»

Pendant deux jours, Tristan et Gorvenal passèrent les champs et les bourgs sans voir un homme, un coq, un chien. Au troisième jour, à l’heure de none, ils approchèrent d’une colline où se dressait une vieille chapelle, et, tout près, l’habitacle d’un ermite. L’ermite ne portait point de vêtements tissés, mais une peau de chèvre, avec des haillons de laine sur l’échine. Prosterné sur le sol, les genoux et les coudes nus, il priait Marie-Madeleine de lui inspirer des prières salutaires. Il souhaita la bienvenue aux arrivants, et tandis que Gorvenal établait les chevaux, il désarma Tristan, puis disposa le manger. Il ne leur donna point de mets délicats; mais du pain d’orge pétri avec de la cendre et de l’eau de source. Après le repas, comme la nuit était tombée, et qu’ils étaient assis autour du feu, Tristan demanda quelle était cette terre ruinée.

«Beau seigneur, dit l’ermite, c’est la terre de Bretagne, que tient le duc Hoël. C’était naguère un beau pays, riche en prairies et en terres de labour: ici des moulins, là des pommiers, là des métairies. Mais le comte Riol de Nantes y a fait le dégât; ses fourrageurs ont partout bouté le feu, et de partout enlevé les proies. Ses hommes en sont riches pour longtemps: ainsi va la guerre.

—Frère, dit Tristan, pourquoi le comte Riol a-t-il ainsi honni votre seigneur, Hoël?

—Je vous dirai donc, seigneur, l’occasion de la guerre. Sachez que Riol était le vassal du duc Hoël. Or, le duc a une fille, belle entre les filles de hauts hommes, et le comte Riol voulait la prendre à femme. Mais son père refusa de la donner à un vassal, et le comte Riol a tenté de l’enlever par la force. Bien des hommes sont morts pour cette querelle.»

Tristan demanda:

«Le duc Hoël peut-il encore soutenir sa guerre?

—A grand’peine, seigneur. Pourtant, son dernier château, Carhaix, résiste encore, car les murailles en sont fortes, et fort est le cœur du fils du duc Hoël, Kaherdin, le bon chevalier. Mais l’ennemi les presse et les affame: pourront-ils tenir longtemps?»

Tristan demanda à quelle distance était le château de Carhaix.

«Sire, à deux milles seulement.»