Or, survient Kariado, un riche comte d’une île lointaine. Il était venu à Tintagel pour offrir à la reine son service, et plusieurs fois depuis le départ de Tristan il l’avait requise d’amour. Mais la reine rebutait sa requête et la tenait à folie. Il était beau chevalier, orgueilleux et fier, bien emparlé, mais il valait mieux dans les chambres des dames qu’en bataille. Il trouva Iseut, qui faisait son lai. Il lui dit en riant:
«Dame, quel triste chant, triste comme celui de l’orfraie! Ne dit-on pas que l’orfraie chante pour annoncer la mort? C’est ma mort sans doute qu’annonce votre lai: car je meurs pour l’amour de vous!
—Soit, lui dit Iseut. Je veux bien que mon chant signifie votre mort, car jamais vous n’êtes venu céans sans m’apporter nouvelle douloureuse. C’est vous qui toujours avez été orfraie ou chat-huant pour médire de Tristan. Aujourd’hui, quelle male nouvelle me direz-vous encore?»
Kariado lui répondit:
«Reine, vous êtes irritée, et je ne sais de quoi; mais bien fou qui s’émeut de vos dires! Quoi qu’il advienne de la mort que m’annonce l’orfraie, voici donc la male nouvelle que vous apporte le chat-huant: Tristan, votre ami, est perdu pour vous, dame Iseut. Il a pris femme en autre terre. Désormais, vous pourrez vous pourvoir ailleurs, car il dédaigne votre amour. Il a pris femme à grand honneur, Iseut aux Blanches Mains, la fille du duc de Bretagne.»
Kariado s’en va, courroucé. Iseut la Blonde baisse la tête et commence à pleurer.
Au troisième jour, Kaherdin appela Tristan:
«Ami, j’ai pris conseil en mon cœur. Oui, si vous m’avez dit vérité, la vie que vous menez en cette terre est forsennerie et folie, et nul bien n’en peut venir ni pour vous ni pour ma sœur Iseut aux Blanches Mains. Donc entendez mon propos. Nous voguerons ensemble vers Tintagel; vous reverrez la reine, et vous éprouverez si toujours elle vous regrette et vous porte foi. Si elle vous a oublié, peut-être alors aurez-vous plus chère Iseut ma sœur, la simple, la belle. Je vous suivrai: ne suis-je pas votre pair et votre compagnon?
—Frère, dit Tristan, on dit bien: Le cœur d’un homme vaut tout l’or d’un pays.»
Bientôt, Tristan et Kaherdin prirent le bourdon et la chape des pèlerins, comme s’ils voulaient visiter les corps saints en terre lointaine. Ils prirent le congé du duc Hoël. Tristan emmenait Gorvenal, et Kaherdin un seul écuyer. Secrètement, ils équipèrent une nef et voguèrent vers la Cornouailles.