Au nom d’Iseut, Tristan soupira et songea que, ni par ruse, ni par prouesse, il ne réussirait à revoir son amie: car le roi Marc le tuerait...

«Mais qu’importe qu’il me tue? Iseut, ne dois-je pas mourir pour l’amour de vous? Et que fais-je chaque jour, sinon mourir? Mais vous pourtant, Iseut, si vous me saviez ici, daigneriez-vous seulement parler à votre ami? Ne me feriez-vous pas chasser par vos sergents? Oui, je veux tenter une ruse... Je me déguiserai comme un fou, et cette folie sera grande sagesse. Tel me tiendra pour assoti qui sera moins sage que moi, tel me croira fou qui aura plus fou dans sa maison.»

Un pêcheur s’en venait, vêtu d’une gonelle de bure velue, à grand chaperon. Tristan le voit, lui fait un signe, le prend à l’écart:

«Ami, veux-tu troquer tes draps contre les miens? Donne-moi ta cotte, qui me plaît fort.»

Le pêcheur regarda les vêtements de Tristan, les trouva meilleurs que les siens, les prit aussitôt et s’en alla bien vite, heureux de l’échange.

Alors Tristan tondit sa belle chevelure blonde, au ras de la tête, en y dessinant une croix. Il enduisit sa face d’une liqueur faite d’une herbe magique apportée de son pays, et aussitôt sa couleur et l’aspect de son visage muèrent si étrangement que nul homme au monde n’aurait pu le reconnaître. Il arracha d’une haie une pousse de châtaignier, s’en fit une massue, et la pendit à son cou; les pieds nus, il marcha droit vers le château.

Le portier crut qu’assurément il était fou, et lui dit:

«Approchez; où donc êtes-vous resté si longtemps?»

Tristan contrefit sa voix et répondit:

«Aux noces de l’abbé du Mont, qui est de mes amis. Il a épousé une abbesse, une grosse dame voilée. De Besançon jusqu’au Mont, tous les prêtres, abbés, moines et clercs ordonnés ont été mandés à ces épousailles: et tous sur la lande, portant bâtons et crosses, sautent, jouent et dansent à l’ombre des grands arbres. Mais je les ai quittés pour venir ici: car je dois aujourd’hui servir à la table du roi.»