—C’est vrai, je suis ivre, et de telle boisson que jamais cette ivresse ne se dissipera. Reine Iseut, ne vous souvient-il pas de ce jour si beau, si chaud sur la haute mer? Vous aviez soif, ne vous en souvient-il pas, fille de roi? Nous bûmes tous deux au même hanap. Depuis, j’ai toujours été ivre et d’une mauvaise ivresse...»

Quand Iseut entendit ces paroles qu’elle seule pouvait comprendre, elle se cacha la tête dans son manteau, se leva et voulut s’en aller. Mais le roi la retint par sa chape d’hermine et la fit rasseoir à ses côtés:

«Attendez un peu, Iseut amie, que nous entendions ces folies jusqu’au bout. Fou, quel métier sais-tu faire?

—J’ai servi des rois et des comtes.

—En vérité, sais-tu chasser aux chiens? aux oiseaux?

—Certes, quand il me plaît de chasser en forêt, je sais prendre, avec mes lévriers, les grues qui volent dans les nuées; avec mes limiers, les cygnes, les oies bises ou blanches, les pigeons sauvages; avec mon arc, les plongeons et les butors!»

Tous s’en rirent bonnement, et le roi demanda:

«Et que prends-tu, frère, quand tu chasses au gibier de rivière?

—Je prends tout ce que je trouve; avec mes autours, les loups des bois et les grands ours; avec mes gerfauts, les sangliers; avec mes faucons, les chevreuils et les daims; les renards, avec mes éperviers; les lièvres, avec mes émerillons. Et quand je rentre chez qui m’héberge, je sais bien jouer de la massue, partager les tisons entre les écuyers, accorder ma harpe et chanter en musique, et aimer les reines, et jeter par les ruisseaux des copeaux bien taillés. En vérité ne suis-je pas bon ménestrel? Aujourd’hui, vous avez vu comme je sais m’escrimer du bâton.»

Et il frappe de sa massue autour de lui.