«Allez-vous en d’ici, crie-t-il, seigneurs cornouaillais! Pourquoi rester encore? N’avez-vous pas déjà mangé? N’êtes-vous pas repus?»
Le roi, s’étant diverti du fou, demanda son destrier et ses faucons et emmena en chasse chevaliers et écuyers.
«Sire, lui dit Iseut, je me sens lasse et dolente. Permettez que j’aille reposer dans ma chambre; je ne puis écouter plus longtemps ces folies.»
Elle se retira toute pensive en sa chambre, s’assit sur son lit et mena grand deuil:
«Chétive! pourquoi suis-je née? J’ai le cœur lourd et marri. Brangien, chère sœur, ma vie est si âpre et si dure que mieux me vaudrait la mort! Il y a là un fou, tondu en croix, venu céans à la male heure: ce fou, ce jongleur est enchanteur ou devin, car il sait de point en point mon être et ma vie; il sait des choses que nul ne sait hormis vous, moi et Tristan; il les sait, le truand, par enchantement et sortilège.»
Brangien répondit:
«Ne serait-ce pas Tristan lui-même?
—Non, car Tristan est beau et le meilleur des chevaliers; mais cet homme est hideux et contrefait. Maudit soit-il de Dieu! maudite soit l’heure où il est né, et maudite la nef qui l’apporta, au lieu de le noyer là dehors, sous les vagues profondes!
—Apaisez-vous, dame, dit Brangien. Vous savez trop bien, aujourd’hui, maudire et excommunier. Où donc avez-vous appris tel métier? Mais peut-être cet homme serait-il le messager de Tristan?
—Je ne crois pas, je ne l’ai pas reconnu. Mais allez le trouver, belle amie, parlez-lui, voyez si vous le reconnaîtrez.»