«Amie, comment m’as-tu si longtemps pu méconnaître, plus longtemps que ce chien? Qu’importe cet anneau? Ne sens-tu pas qu’il m’aurait été plus doux d’être reconnu au seul rappel de nos amours passées? Qu’importe le son de ma voix? C’est le son de mon cœur que tu devais entendre.

—Ami, dit Iseut, peut-être l’ai-je entendu plus tôt que tu ne penses; mais nous sommes enveloppés de ruses: devais-je comme ce chien suivre mon désir, au risque de te faire prendre et tuer sous mes yeux? Je me gardais et je te gardais. Ni le rappel de ta vie passée, ni le son de ta voix, ni cet anneau même ne me prouvent rien, car ce peuvent être les jeux méchants d’un enchanteur. Je me rends pourtant, à la vue de l’anneau: n’ai-je pas juré que, sitôt que je le reverrais, dussé-je me perdre, je ferais toujours ce que tu me manderais, que ce fût sagesse ou folie? Sagesse ou folie, me voici; prends-moi, Tristan!»

Elle tomba pâmée sur la poitrine de son ami. Quand elle revint à elle, Tristan la tenait embrassée et baisait ses yeux et sa face. Il entre avec elle sous la courtine. Entre ses bras il tient la reine.

Pour s’amuser du fou, les valets l’hébergèrent sous les degrés de la salle, comme un chien dans un chenil. Il endurait doucement leurs railleries et leurs coups, car parfois, reprenant sa forme et sa beauté, il passait de son taudis à la chambre de la reine.

Mais, après quelques jours écoulés, deux chambrières soupçonnèrent la fraude; elles avertirent Andret, qui aposta devant les chambres des femmes trois espions bien armés. Quand Tristan voulut franchir la porte:

«Arrière, fou, crièrent-ils, retourne te coucher sur ta botte de paille!

—Eh quoi, beaux seigneurs, dit le fou, ne faut-il pas que j’aille ce soir embrasser la reine? Ne savez-vous pas qu’elle m’aime et qu’elle m’attend?»

Tristan brandit sa massue; ils eurent peur et le laissèrent entrer. Il prit Iseut entre ses bras:

«Amie, il me faut fuir déjà, car bientôt je serais découvert. Il me faut fuir et jamais sans doute je ne reviendrai. Ma mort est prochaine: loin de vous, je mourrai de mon désir.

—Ami, ferme tes bras et accole-moi si étroitement que, dans cet embrassement, nos deux cœurs se rompent et nos âmes s’en aillent! Emmène-moi au pays fortuné dont tu parlais jadis: au pays dont nul ne retourne, où des musiciens insignes chantent des chants sans fin. Emmène-moi!