Les amis de d'Alembert, regardant, non sans raison, les mathématiques comme un mauvais instrument de fortune, eurent assez d'influence pour le décider à se séparer pour un temps de ses livres de science. Il les porta chez un ami, chez Diderot peut-être. La médecine restait sa seule étude, mais la géométrie, quoi qu'il fît, le divertissait sans cesse. Les problèmes troublaient son repos. Impatient de toute contrainte, même volontaire, d'Alembert, chaque fois qu'une difficulté l'arrêtait, allait chercher un des volumes. Ils revinrent tous dans sa petite chambre. La maladie était sans remède: il l'accepta comme un bonheur. La médecine fut abandonnée; les problèmes, résolus sans scrupule, furent discutés avec persévérance. D'Alembert, à l'âge de vingt ans, avait, sans rien rêver de plus pour l'avenir, la modeste ambition de devenir un grand géomètre.
CHAPITRE II
D'ALEMBERT ET L'ACADÉMIE DES SCIENCES
D'Alembert, vers la fin de sa vie, songeant à ses premiers travaux, écrivait avec émotion: «Les mathématiques ont été pour moi une maîtresse!»
Cette maîtresse, quoique souvent négligée, ne l'a jamais trahi. Le temps pendant lequel des succès sans éclat couronnaient des travaux sans ambition fut pour lui le plus heureux et le plus regretté. Sous le modeste toit de celle qui lui servait de mère, il trouvait la tranquillité nécessaire à ses profondes recherches. En se réveillant dans sa petite chambre mal aérée, et de laquelle on voyait trois aunes de ciel, il songeait avec joie à la recherche commencée la veille et qui allait remplir sa matinée, au plaisir qu'il allait goûter le soir au spectacle, et, dans les entr'actes des pièces, au plaisir plus grand encore que lui promettait le travail du lendemain. Le monde—je veux dire les sociétés brillantes dans lesquelles d'Alembert devait être bientôt recherché et admiré était pour lui sans attrait; il ne le connaissait ni ne le désirait.
Quelques amis, dont quelques-uns devinrent célèbres ou illustres, formaient sa société habituelle. Le profond géomètre était cité comme le plus gai, le plus plaisant, le plus aimable de tous.
La première communication de d'Alembert à l'Académie des sciences est du 19 juillet 1739; elle est insignifiante. Il propose une remarque relative à un passage d'un livre classique alors, l'analyse démontrée du père Reyneau. Tout lecteur attentif pouvait l'écrire sans travail en marge de son exemplaire. Clairaut, nommé rapporteur, loua avec bienveillance le jeune géomètre de vingt et un ans pour son exactitude et son zèle.
Un an après, en 1740, d'Alembert aborde la mécanique des fluides. Il vise trop haut cette fois, et les plus habiles aujourd'hui, malgré les progrès ou, pour mieux dire, à cause des progrès de la science, reculeraient devant les difficultés qu'il accumule. Il étudie la réfraction d'un corps solide lancé obliquement dans un liquide. Clairaut, sans affirmer l'exactitude de la solution, y signale beaucoup de savoir et y loue beaucoup d'habileté.
Trois mémoires nouveaux, que d'Alembert n'a pas jugés dignes, non plus que les précédents, de figurer dans ses opuscules imprimés, confirmèrent l'opinion très favorable qu'il avait su dès le premier jour donner de ses talents.
Sans attendre d'autres titres à la confiance des géomètres, le 1er mars 1741, à l'âge de vingt-trois ans, d'Alembert osa demander à l'Académie des sciences une place d'associé devenue vacante. On débutait habituellement par le titre d'adjoint. L'Académie préféra Lemonnier, qui, depuis cinq ans déjà, avait franchi ce premier pas de la carrière académique.