«À tous ces moyens d'augmenter leur considération et leur crédit, ils en joignent un autre, non moins efficace. C'est la régularité de la conduite et des moeurs. Leur discipline sur ce point est aussi sévère que sage, et, quoi qu'en ait publié la calomnie, il faut avouer qu'aucun ordre religieux ne donne moins de prise à cet égard. Ceux d'entre eux qui ont enseigné la morale la plus monstrueuse, qui ont écrit sur les matières les plus obscènes, ont mené la vie la plus édifiante et la plus exemplaire. C'était au pied du crucifix que le père Sanchez écrivit ses abominables et dégoûtants ouvrages, et on a dit en particulier d'Escobar, également connu par l'austérité de ses moeurs et le relâchement de sa morale, qu'il achetait le ciel bien cher pour lui-même et le donnait à bon marché aux autres.»
D'Alembert raconte l'histoire des lettres de change signées par les jésuites d'Amérique et non payées en Europe, le procès commercial fait par les négociants de Lyon et de Marseille à ces marchands auxquels leurs statuts prescrivaient la pauvreté. Chaque profès en effet avait prononcé ce serment: «Je ne travaillerai jamais, en aucune façon, ni ne consentirai jamais au changement des règlements faits sur la pauvreté par les constitutions de la société, si ce n'est quand, par de justes causes, les circonstances pourront exiger que cette pauvreté soit encore restreinte davantage».
On faisait remarquer cependant qu'on peut être pauvre au milieu de l'abondance. Si la société possédait des biens considérables, les membres de ce corps devenu opulent pourraient encore pratiquer la pauvreté évangélique.
Cette ingénieuse remarque justifiait tout. La banqueroute était un malheur impossible à prévoir. Cela était vrai, mais ce malheur n'arrive pas sans qu'on s'y soit exposé. La malédiction des richesses tombe plus encore que sur les riches sur ceux qui ont soif de le devenir. La banqueroute des jésuites, importante par le chiffre des intérêts engagés—les dettes s'élevaient à 3 millions,—l'était surtout par les révélations qui en sortaient. Elle fut portée à la grand'chambre du Parlement de Paris. Les jésuites furent condamnés, aux applaudissements de la foule qui encombrait le palais, à payer les dettes de leurs frères, avec défense de faire du commerce. La joie fut universelle.
Ce fut le commencement de leurs malheurs. Leurs constitutions, qu'il fallut produire, furent déclarées contraires aux lois du royaume, à l'obéissance due au souverain, à la sûreté de sa personne et à la tranquillité de l'État.
Après avoir jusque-là conservé en racontant les faits son rôle d'historien impartial, d'Alembert rencontre la question de droit; sa doctrine est singulière. La suppression des jésuites était utile à la tranquillité publique; il faut applaudir sans se soucier des motifs allégués. Les moyens juridiques, il le déclare et l'approuve, ne sont et ne devaient être que des prétextes. «Ce n'est pas parce qu'on croit les jésuites plus mauvais Français que les autres religieux qu'il faut les disperser et les détruire, c'est parce qu'on les sait plus redoutables. Ce motif, quoique non juridique, est meilleur qu'il ne faut pour s'en défaire.»
Singulière et dangereuse doctrine sur les devoirs et les droits du premier tribunal de l'État.
D'Alembert, toujours franc, ajoute, pour que sa pensée soit bien comprise:
«La ligue de la nation contre les jésuites ressemble à la ligue de Cambrai contre la république de Venise, qui avait pour principale cause les richesses et l'insolence de ces républicains.»
«Les pères, ajoute-t-il, ont osé prétendre, et plusieurs évêques ont osé l'imprimer, que le gros recueil d'assertions extrait des auteurs jésuites par ordre du Parlement, recueil qui a servi de motif principal pour leur destruction, n'aurait pas dû opérer cet effet; qu'il avait été composé à la hâte par des prêtres jansénistes et mal vérifié par des magistrats peu propres à ce travail; qu'il était plein de citations fausses, de passages tronqués et mal entendus, d'objections prises pour des réponses, enfin de mille autres infidélités semblables.