«Telle est la prétention des jésuites. Les magistrats, dit d'Alembert, ont pris la peine de répondre. À quoi bon?

«On ne peut nier, ajoute-t-il, que parmi un grand nombre de citations exactes, il ne soit échappé quelques méprises; elles ont été avouées sans peine; mais ces méprises, quand elles seraient beaucoup plus fréquentes, empêchent-elles que le reste ne soit vrai?» D'Alembert ici se borne à oublier les leçons reçues à l'École de droit. Mais ce qui suit dépasse toute mesure.

«La plainte des jésuites et de leurs défenseurs fût-elle aussi juste qu'elle le paraît peu, qui se donnera la peine de vérifier tant de passages? En attendant que la vérité s'éclaircisse, si de pareilles vérités en valaient la peine, le recueil aura produit le bien que la nation désirait: l'anéantissement des jésuites.»

Et ce n'est pas dans une lettre confidentielle, c'est dans le livre même de l'auteur désintéressé qu'on peut lire cet étrange passage.

Le tort fait à la justice et à la morale par un arrêt motivé sur des calomnies (telle est l'hypothèse) ne serait-il pas précisément conforme aux principes les plus dangereux reprochés à la société? On pourrait applaudir à l'expulsion franchement décidée et sans procédure, pour raison d'État; mais les faux griefs, mêlés ou non à des accusations fondées, ne sauraient trouver d'approbateurs.

D'Alembert, remarquons-le bien, n'admet pas la fausseté des griefs, mais il déclare, sans nécessité par conséquent, que, les reproches eussent-ils été des calomnies, il faudrait se réjouir et approuver.

Telle n'était pas au fond, telle ne pouvait être sa doctrine. Deux ans après, à propos de la suppression des jésuites d'Espagne, il écrivait à Voltaire:

«Croyez-vous tout ce qu'on dit à ce sujet? croyez-vous à la lettre de M. d'Ossun, lue en plein Conseil et qui marque que les jésuites avaient formé le complot d'attaquer, le jeudi saint, bon jour, bonne oeuvre, le roi d'Espagne et toute la famille royale? Ne croyez-vous pas comme moi qu'ils sont assez méchants, mais non pas assez fous pour cela, et ne désirez-vous pas que cette nouvelle soit tirée au clair? Mais que dites-vous de l'idée du roi d'Espagne qui les chasse si brusquement? Persuadé comme moi qu'il a eu pour cela de bonnes raisons, ne pensez-vous pas qu'il aurait bien fait de les dire et de ne pas les renfermer dans son coeur royal? Ne pensez-vous pas qu'on pourrait permettre aux jésuites de se justifier, surtout quand on croit être sûr qu'ils ne le peuvent pas? Ne pensez-vous pas encore qu'il serait bien injuste de les faire tous mourir de faim, si un seul frère coupable ou non s'avise d'écrire bien ou mal en leur faveur?»

À propos du jésuite Malagrida, brûlé à Lisbonne pour de bien faibles motifs, d'Alembert ajoute: «C'est une chose plaisante que l'embarras où les jésuites et les jansénistes se trouvent à l'occasion de cette victime immolée par l'Inquisition. Les jésuites, dévoués jusque-là à ce tribunal de sang, n'osaient plus en prendre le parti depuis qu'il avait brûlé un des leurs. Les jansénistes commençaient à le trouver juste dès qu'il eut condamné un jésuite aux flammes. Ils assurèrent et imprimèrent que l'Inquisition n'était pas ce qu'ils avaient cru jusqu'alors, et que la justice s'y rendait avec beaucoup de sagesse et de maturité.»

On aimerait à voir d'Alembert et Voltaire plus humains et moins aveuglés par la passion que les chrétiens fort imparfaits qu'ils attaquent; ni l'un ni l'autre n'aurait allumé ni regardé le bûcher, mais ils en riaient et de loin feignaient d'y penser avec plaisir. D'Alembert, à l'occasion de la tragédie d'Olympie faite par Voltaire en six jours, lui écrit: