D'autres branches d'études, qui réclament aujourd'hui bien du temps et provoquent bien des efforts, ne jouaient dans les classes aucun rôle. Les plans d'études du XVIIIe siècle ne nous disent pas comment un excellent élève, comme d'Alembert, apprenait avant de quitter le collège que Charlemagne au IXe siècle avait renouvelé l'empire, et qu'un saint roi nommé Louis s'était croisé au XIIIe. On pouvait mériter tous les prix dans toutes les classes sans avoir appris que Madrid est en Espagne et que François Ier y a été prisonnier de Charles-Quint. Il ne paraît pas que les générations instruites par cette méthode ignorassent plus que celles d'aujourd'hui la géographie et l'histoire. L'excès du mal était le meilleur des remèdes et l'ignorance complète le meilleur stimulant. Les jeunes gens qui n'avaient rien appris lisaient les histoires et consultaient les cartes, à leur jour et à leur heure, quand ils en sentaient le désir et le besoin, avec profit par conséquent. L'habitude de faire pendant les repas des lectures instructives pouvait aussi laisser quelques souvenirs, mais il est à croire qu'on n'écoutait guère.

Quoi qu'il en soit, Diderot, Voltaire et d'Alembert, et, au siècle précédent, Corneille, Racine et Bossuet ont été instruits par cette méthode; leur ignorance a été passagère. Le désir d'apprendre est le meilleur fruit des premières études. On le fait naître en exerçant l'esprit, non en fatiguant la mémoire. Quand l'ignorance devient un ennemi, la victoire n'est pas douteuse. Les écoliers du XVIIIe siècle en sortant du collège ne pouvaient pas s'écrier comme ceux d'aujourd'hui: «Me voilà, grâce à Dieu, débarrassé de mes études!» Ils ne l'étaient pas, et c'était un grand bien. Le but n'était pas alors de préparer l'élève à une profession libérale, moins encore à un examen, on lui livrait la source, c'était à lui d'y boire et d'apprendre, après son entrée dans le monde, suivant ses besoins et son zèle, les vérités utiles ou utilisables. Le collège l'y préparait par l'étude des bonnes lettres en le rendant capable de parler et de raisonner des choses avec les honnêtes gens, de lire avec fruit tous les livres, d'en écrire au besoin, en donnant à son esprit la politesse commune à tous les temps et à toutes les nations. Deux conditions sont nécessaires, on ne saurait le nier: la première est de connaître les choses; la seconde est de savoir parler, raisonner et écrire sur celles que l'on a apprises.

La première n'est pas la plus importante; elle s'apprend à tout âge. Si la seconde à vingt ans n'est pas acquise, on risque fort de l'ignorer toujours.

Jean Lerond, après avoir subi l'examen du baccalauréat es arts, suivit pendant deux années les leçons de l'École de droit. Il s'inscrivit pour les cours des professeurs Amyot, Legendre, de Ferrière et Rousseau. On lit sur les registres dix mentions relatives à d'Alembert. Il suffira d'en citer une:

Ego Joannes Lerond Parisiensis excipio lectiones dominorum Amyot et Legendre, octob. 1736 die ultimo.

Dans le registre intitulé Registrum supplicantium pro assequendis
gradibus: Die Jovis 11 Juli 1738
, supplicaverunt pro examine gallico:
Joannes Lerond Parisiensis et D. Rousseau, Legendre, Maillot, Delaroche,
Bernard.

D'Alembert, licencié en droit, pouvait plaider, et son brillant esprit lui promettait de grands succès, mais la profession ne lui plaisait pas. Il n'aurait accepté que de bonnes causes, et elles sont rares. Il faut se garder d'en évaluer le nombre à la moitié de celles qui se plaident. Quand l'un des plaideurs a tort, il n'est pas certain que l'autre ait raison; d'Alembert connaissait les fables de La Fontaine. Riche de 1 200 livres de rente, il vivait chez sa mère adoptive, heureux d'apporter dans la modeste vie de la famille sinon l'aisance au moins la sécurité. Jamais le Palais ne le vit à la barre. Il voulut étudier en médecine. Lui-même l'a raconté, mais son passage à la Faculté n'a pas laissé de traces.

Les professeurs du collège Mazarin, presque tous prêtres, se faisaient aimer de leurs élèves. Jansénistes ardents, ils servaient volontiers de directeurs à leurs consciences et de guides à leurs premiers pas dans le monde.

Jean Lerond, joyeux et confiant, accepta d'abord leurs conseils. Leurs livres de dévotion l'ennuyèrent, ils s'y attendaient: on lui prêta les livres de controverse. La sympathie et la confiance ont des bornes. D'Alembert, effrayé de cette pieuse ferveur qui n'engendrait que la haine, rejeta cet amer breuvage, et, sans cacher toute sa répugnance, devint l'adversaire, bientôt l'ennemi de ceux qui le lui présentaient. Les invectives, dans les discussions théologiques, en 1736, allaient jusqu'à la fureur. Jansénistes et jésuites, pour l'attaquer ou pour la défendre, faisaient de la bulle Unigenitus l'essentiel de la religion et la pierre de touche de la foi.

Les pamphlets succédaient aux pamphlets, et si d'Alembert, comme il s'en est vanté, lisait avec conscience tous ceux qu'on lui prêtait, la polémique la plus violente occupait une grande part de son temps.