Le livre du père Quesnel: Réflexions sur le Nouveau Testament avait été l'occasion et devenait le terrain de la lutte. La destinée de ce livre est singulière. Publié en 1671, on le recommandait dans plusieurs diocèses et le citait comme le soutien le meilleur et le plus édifiant de la foi, tiré des pures sources de l'Écriture et de la tradition. Son succès pendant un quart de siècle s'accroissait sans cesse. L'archevêque de Paris, écrit Bossuet qui l'approuve, étant encore évêque de Châlons, crut trouver dans ce livre un trésor pour son Église. Le pieux évêque, après l'avoir revu et annoté, l'adressa aux curés, aux vicaires et aux autres ecclésiastiques de son diocèse pour servir de matière à leurs instructions. Les Réflexions du père Quesnel étaient reçues avec avidité et édification, les libraires ne pouvaient suffire à la dévotion des fidèles; chaque mois voyait naître une édition nouvelle.

«Il suffisait, si nous en croyons le témoignage de Bossuet, de lire le livre des Réflexions morales pour y trouver, avec le recueil des plus belles pensées des saints, tout ce qu'on peut désirer pour l'édification, pour l'instruction et pour la consolation des fidèles.»

Tant d'excellentes pages cependant et tant de pieuses annotations cachaient le poison janséniste.

Les jésuites eurent d'abord des scrupules et des doutes, la discussion anima leur zèle. La question fut portée à Rome. On s'y partagea comme à Paris. La décision sans appel de la bulle Unigenitus ordonna enfin, en 1713, la soumission et le silence aux esprits les plus orgueilleux et les plus tenaces qui furent jamais. Un livre édifiant et orthodoxe pendant quarante ans était interdit. Les maximes et les conseils que les jésuites eux-mêmes avaient eus en vénération devenaient, sur leur insistance, dangereux et impies. On condamnait cent une propositions d'autant plus coupables que le venin y était plus caché.

Il l'était extrêmement, et beaucoup de fidèles, une grande partie même du clergé, habitués à en nourrir leur esprit, refusèrent de changer de régime. La guerre fut déclarée et troubla la France pendant plus d'un demi-siècle. Quarante ans après la publication de la bulle, le nombre des lettres de cachet lancées à son occasion dépassait quarante mille. Du haut en bas, la société était divisée. On était appelant ou non appelant; les plus ardents étaient réappelants; les non communiquants refusaient toute relation avec les approbateurs de la bulle. Le silence respectueux était blâmé de tous, le mépris prodigué à ceux qui pesaient les affaires du sanctuaire dans la balance de la raison, et le tolérantisme flétri comme une faiblesse ou dénoncé comme un crime. Pour délivrer la vérité retenue dans l'injustice, chacun se faisait gloire de devenir une ville forte, une colonne inébranlable et un mur d'airain. Un bourgeois de Paris bien pensant n'aurait pas confié ses souliers à un décrotteur ou sa malle à un commissionnaire sans prendre des informations, pour ne pas souiller sa conscience en encourageant l'indifférence d'un non appelant ou l'erreur criminelle d'un partisan de la bulle.

Il fallait être janséniste ou moliniste. Boindin, auteur comique fort oublié, disait: «Entre Dumarsais et moi la différence est grande: Dumarsais est athée janséniste, et moi je suis athée moliniste».

Quoique la bulle fût de 1713, au moment où d'Alembert quitta le collège, en 1735, la polémique redoublait de violence. Les guérisons du cimetière de Saint-Médard sur le tombeau du diacre Pâris accroissaient l'ardeur fanatique des jansénistes, tout fiers des miracles que Dieu faisait pour eux.

On discutait sur les limites de l'observance due à la cour de Rome: s'étend-elle aux questions de fait? Le problème, comme au temps de Pascal, avait deux solutions opposées, évidentes chacune pour ceux qui l'adoptaient. Pour se faire une idée de l'acharnement des partis, il faut les laisser parler.

«La charité chrétienne, disait une brochure du temps, permet-elle, sans se faire leur complice, de communiquer avec ceux qui, pour combattre la vérité, descendent tout vivants dans l'Enfer?»

«Quand j'ouvre cette bulle, disait un autre auteur, et que j'y vois condamner cent une vérités qui sont l'élixir de la tradition, l'abrégé du christianisme, le rempart de l'Église, le fondement de la religion, dois-je me contenter de dire: on veut me faire illusion? La bulle est visiblement subreptice et porte tous les caractères de la plus pernicieuse nouveauté.»