Il ne faut donc pas trop s’étonner de voir le sieur Couplet siéger vingt ans encore près de ceux qui ont signé le rapport et gérer les affaires de l’Académie sans que les discussions relatives à sa comptabilité se soient renouvelées.

La somme de 12,000 livres annuellement accordée à l’Académie aurait dû être doublée en 1757. Le régent, en 1721, avait en effet accordé à Réaumur une pension de 12,000 livres qui, par lettres patentes et par arrêt du conseil, avait été déclarée reversible sur l’Académie. Réaumur mourut en 1757; de nouvelles lettres patentes confirmèrent les premières, et la rente fut transférée à l’Académie mais pour lui échapper aussitôt, car par une subtilité à laquelle on ne devait pas s’attendre, on la regarda comme tenant lieu de la somme égale assurée jusque-là chaque année sur le trésor royal et qui dès lors devenait inutile. Dans une lettre datée du 31 janvier 1759, le duc de la Vrillière déclare, il est vrai, que, si les besoins de l’Académie exigeaient que le fonds fût excédé, il y avait lieu d’espérer que Sa Majesté voudrait bien y avoir égard sur les propositions qu’en feraient MM. les officiers de l’Académie et dont il aurait l’honneur de rendre compte à Sa Majesté. L’Académie se plaignit, il n’en faut pas douter, et ses efforts furent persévérants, car, dix-sept ans après, en 1775, on voit ses représentations favorablement accueillies par Turgot et Malesherbes. Les négociations durèrent cependant trois années encore, et c’est en 1778 seulement, vingt ans après la mort de Réaumur, que l’Académie obtint enfin justice. La correspondance relative à cette affaire nous apprend que 8,000 livres sur les 12,000 qui formaient la première allocation étaient alors affectées à des augmentations de pensions: 4,000 livres restaient donc disponibles seulement pour les frais généraux, les expériences et les allocations demandées souvent par le libraire lorsque les volumes publiés contenaient un trop grand nombre de planches. C’est donc avec grande raison que le roi, en accordant enfin une subvention dont le refus avait été un déni de justice, en réservait expressément l’emploi aux expériences scientifiques et autres travaux de l’Académie.

«1er juillet 1778.

«C’est avec bien du plaisir, écrit M. Amelot à l’Académie, que j’ai l’honneur de vous annoncer que Sa Majesté a bien voulu rétablir cette somme à compter du 1er du mois prochain. Mais son intention est que la totalité des 12,000 livres soit employée à faire des expériences, sans qu’il puisse jamais en être rien distrait pour quelque autre objet que ce soit.»

L’Académie délibéra immédiatement sur le meilleur choix des expériences à faire. Lavoisier, dont les conclusions furent adoptées, fait paraître, en posant d’excellents principes, des vues aussi sages qu’élevées:

«Les travaux académiques me paraissent, dit-il, dans la circonstance actuelle, devoir être distingués en deux classes: les uns, relatifs à des découvertes particulières que l’auteur a intérêt à garder secrètes, demandent à être suivis dans le silence du laboratoire et du cabinet. Les travaux de cette sorte appartiennent plutôt aux particuliers qu’au corps, et l’Académie ne pourrait s’engager à en faire les frais sur la simple parole des auteurs sans s’exposer à partager l’enthousiasme naturel à chacun pour les découvertes qu’il a faites ou qu’il croit avoir faites, à favoriser la suite d’une infinité de chimères qu’on aurait prises pour des réalités, enfin à autoriser un emploi secret de fonds qui aurait les plus grands inconvénients. On pense, d’après cela, que tout académicien qui voudra tenir ses expériences secrètes ne doit prétendre à aucune récompense qu’à la gloire même attachée à une découverte importante. Non pas que l’Académie doive s’ôter le droit de rembourser les frais de ces sortes d’expériences, si elle le juge à propos, mais elle ne doit statuer que lorsqu’elle en aura pris connaissance et dans la supposition où il se trouvera des fonds libres et qui n’auront pas été destinés à des objets plus importants. Il est d’autres genres de travaux qui, loin de demander du mystère, exigent, au contraire, une sorte de publicité et le concours de plusieurs agents. Ces travaux, qui sont vraiment académiques et que le gouvernement a eus principalement en vue lors de l’institution de cette compagnie, consistent à répéter tous les faits principaux qui servent de base à chaque science, à constater toutes les découvertes importantes qui se font journellement par les savants de toutes les nations, à entreprendre de ces grandes suites d’expériences qui sont au-dessus des forces des particuliers, mais qui font époque dans les sciences et qui en établissent les masses. L’Académie, en reprenant ce plan, qui était celui des premiers académiciens, parviendrait à former un dépôt de faits d’autant plus précieux, que tous auraient un but relativement à l’avancement des sciences, qu’elle pourrait espérer de remplir des lacunes immenses que laissent dans ce moment la plupart des sciences physiques, enfin qu’elle parviendrait à mettre en œuvre une infinité de matériaux qui se multiplient de jour en jour, mais dont la place et l’arrangement sont absolument inconnus.

«Ce plan, qui ne peut être adopté que pour un corps et par un corps aidé et appuyé par le gouvernement, ne conduira pas toujours à des découvertes brillantes; mais il servira à assurer en peu de temps la marche des sciences, à dissiper le prestige des systèmes nouveaux qui ne sont point appuyés sur des preuves, à réduire toutes les choses à leur juste valeur, enfin à faire marcher les sciences en quelque façon tout d’une pièce, semblables à ces phalanges redoutables dont la marche lente mais sûre ne connaissait pas d’obstacles invincibles. Telles sont les vues d’après lesquelles on a rédigé le projet de règlement.»

Cinq ans après, en 1783, lorsque le bruit se répandit qu’aux applaudissements des états du Vivarais assemblés Joseph Montgolfier avait enlevé, sur la place publique d’Annonay, un ballon de cent pieds de diamètre, l’opinion publique en demandant à l’Académie la confirmation d’une découverte aussi prodigieuse semblait attendre d’elle des applications sans limite et la réalisation des plus chimériques espérances.

L’Académie fut invitée de la part du roi à s’occuper des expériences nouvelles en associant à ses recherches l’inventeur Montgolfier et Charles, professeur habile de physique qui, substituant l’air inflammable à l’air chaud, s’était audacieusement élevé à la vue des Parisiens effrayés et charmés jusqu’à 7,000 pieds au-dessus du sol. «La dépense, ajoutait la lettre de M. d’Ormesson, pourrait être prise sur les 12,000 livres allouées pour les expériences de l’Académie.»

L’Académie fut doublement choquée. Montgolfier et Charles malgré leur mérite éminent lui étaient jusque-là restés étrangers, et ses habitudes n’étaient pas d’associer à ses travaux des savants pris hors de son sein. La dernière phrase de la lettre de d’Ormesson semblait en outre une atteinte portée à la libre disposition de ses revenus. Des observations furent adressées au ministre, qui répondit fort gracieusement: «Je n’ai pas eu l’intention de proposer rien qui pût gêner l’Académie ou contrarier ses usages ou ses statuts. Le roi, qui connaît le zèle de l’Académie et ses dispositions à rendre utile une découverte aussi importante, s’en rapporte parfaitement à elle sur ce qu’elle croit devoir à des hommes estimables, dont l’un est inventeur de la machine et dont les autres ont fait avec succès les premières tentatives propres à en indiquer et à en perfectionner les propriétés.»