LES EXPÉDITIONS SCIENTIFIQUES.
La somme régulièrement allouée à l’Académie était trop faible pour subvenir aux frais de voyages ou d’expéditions jugées utiles au progrès de la science. La générosité du ministre et celle du souverain lui-même étaient donc invoquées dans toutes les occasions importantes et elles faisaient rarement défaut. Les voyages scientifiques entrepris à la demande de l’Académie étaient défrayés par une allocation spéciale accordée chaque fois pour un but déterminé et au membre même désigné par elle. Presque tous eurent pour but le progrès de l’astronomie et de la géographie; quelques-uns cependant furent consacrés aux études d’histoire naturelle.
C’est ainsi que l’on trouve dans les cartons de l’Académie une lettre non signée et datée du 13 juillet 1717, qui commence ainsi: «J’ai l’honneur de vous envoyer la notte pour une ordonnance de 4,000 livres par rapport à un voyage de M. de Jussieu. Je vous avoueray que j’aurais souhaité le delay d’un voyage de cette nature jusqu’à l’année prochaine, les affaires seront en meilleur estat. S. A. R. a trouvé l’objet trop médiocre pour attendre; pour moy je prendray seulement la liberté de vous faire remarquer que, dès que c’est là son intention, cette ordonnance est pressée, parce qu’il faut que M. de Jussieu parte à la fin de ce mois ou les premiers jours de l’autre tout au plus tard.»
M. de Jussieu était Antoine, le premier des académiciens de sa glorieuse famille. Son frère Bernard, âgé alors de dix-sept ans, devait l’accompagner dans ce voyage, le seul qu’il ait entrepris pendant sa belle et modeste carrière. Sa famille ne songeait nullement alors à en faire un savant et le destinait au commerce; lui-même au retour, attristé de ne pouvoir s’arrêter à aucun parti, fit une retraite au couvent de Saint-Lazare pour y méditer tout à son aise et sortit décidé pour la pharmacie à laquelle succéda bientôt la médecine, mais il revint heureusement à la botanique en s’associant à son frère qu’il ne quitta plus. Si le souvenir du voyage d’Espagne décida sa détermination, on peut assurer qu’en accordant les 4,000 livres malgré le mauvais état des affaires, le régent, dont la main s’ouvrit si souvent pour favoriser la science, lui rendit ce jour-là l’un des plus grands services dont elle doive remercier sa mémoire.
La mission de Tournefort, antérieure à celle de Jussieu, eut aussi pour but l’histoire naturelle. Tournefort savait voyager. La narration de ses aventures est pleine de détails intéressants racontés naïvement et non sans esprit quelquefois. Observateur curieux et sagace des mœurs et des coutumes, très-versé dans la lecture des auteurs anciens, Tournefort a composé deux volumes qui, sous forme de lettres à M. de Pontchartrain, rapportent les incidents de son voyage, les singularités observées, les opinions recueillies et les souvenirs éveillés par les lieux qu’il parcourt. L’histoire naturelle n’occupe pas tellement son esprit que d’autres études n’y puissent trouver place, et sa narration peut satisfaire, en même temps que la curiosité du savant, celle de l’homme politique, de l’historien et du géographe.
Les appréciations toujours sincères de Tournefort sont parfois singulières. Il recueille les renseignements et les traditions et les rapporte sans les contrôler; jamais dans l’interprétation des monuments anciens il ne semble apercevoir de difficultés, ou ce qui revient presque au même, il ne soupçonne pas qu’on puisse les éclaircir. L’île de Crète et le mont Ida lui rappellent la naissance et le règne de Jupiter; quelques ruines d’origine douteuse pourraient être suivant lui le temple où Ménélas sacrifia lorsqu’il eut appris l’enlèvement de sa femme Hélène; l’excellent vin de Candie, qui lorsqu’on en a goûté fait mépriser tous les autres, devait être le nectar que buvait autrefois Jupiter. Ces traits d’érudition naïve ne diminuent ni l’intérêt ni l’authenticité du récit des faits observés.
Les mœurs et les superstitions des Grecs et des Turcs, l’animosité qui sépare les deux races, sont mis en relief par une grande abondance de détails recueillis à toute occasion. Les sympathies de Tournefort pour les chrétiens vont jusqu’à l’horreur des infidèles auxquels il rend parfois justice cependant, et lorsque sa bonne foi triomphe de ses préventions et de ses préjugés, ses récits sont loin de confirmer ses appréciations générales. «Les Turcs, dit-il en parlant de l’île de Milo, font toujours quelque nouvelle avanie pour rançonner les pauvres Grecs, et d’ailleurs il faut leur faire des présents si l’on veut éviter la chaîne ou les coups de bâtons. Les Turcs sont plus insolents que jamais dans les îles depuis la retraite des corsaires français; ainsi les Grecs ne savent qui souhaiter. Les corsaires tenaient les Turcs en raison et mangeaient le profit de leurs prises dans le pays; mais aussi les corsaires étaient parfois des hôtes incommodes, avec lesquels il n’était pas trop aisé de vivre. Les plus habiles d’entre les Grecs, après la perte de la capitale de leur empire, se retirèrent en divers endroits de la chrétienté; ils emportèrent avec eux toutes les sciences de leur pays et par conséquent toutes les vertus.» Voilà donc, suivant Tournefort, Constantinople privée de toutes les vertus et pour longtemps sans doute, car les sciences, cela est notoire, n’y ont pas encore fait retour. Comment concilier cependant cette appréciation avec les lignes suivantes: «Comme la charité et l’amour du prochain sont les points les plus essentiels de la religion mahométane, les grands chemins sont ordinairement bien entretenus et l’on y trouve assez fréquemment des sources, parce qu’ils en ont besoin pour les ablutions; les pauvres gens prennent soin de la conduite des eaux, et ceux qui sont dans une fortune médiocre établissent des chaussées. Ils s’associent avec leurs voisins pour bâtir des ponts sur les grandes routes et contribuent au bien public suivant leurs facultés. Les ouvriers payent de leur personne: ils servent gratuitement de maçons et de manœuvres pour ces sortes d’ouvrages. On voit dans les villages, aux portes des maisons, des cruches d’eau pour l’usage des passants. Quelques bons musulmans se logent sous des espèces de barrières qu’ils font construire sur les grands chemins, et là ils ne sont occupés pendant les grandes chaleurs qu’à faire reposer et rafraîchir ceux qui sont fatigués. L’esprit de charité est si généralement répandu parmi les Turcs, que les mendiants mêmes, quoiqu’on en voie très-peu chez eux, se croient obligés de donner leur superflu à d’autres pauvres.»
Les pages que Tournefort consacre à la science sont souvent des plus curieuses pour l’histoire de ses progrès et révèlent plus d’une erreur singulière acceptée alors sans difficulté par les hommes les plus éclairés. Rencontrant à Candie une source thermale, il y plonge des œufs qui ne cuisent pas; mais au lieu d’en conclure simplement que la température n’est pas suffisante, il y voit un caractère spécifique de cette eau et se rappelle qu’en France il a vu des soldats faire cuire une poule dans les eaux thermales du fort des Bains dans le Roussillon. «Toutes les sources d’eaux bouillantes que j’ai observées dans les divers pays m’ont paru, dit-il, également chaudes, parce que je n’avais d’autre thermomètre que ma main, et certainement je n’en ai rencontré aucune de celles qu’on appelle bouillantes, où j’aie pu tremper les doigts sans me brûler. Toutes ces sources fument également, cependant on trouve entre elles cette différence par rapport aux œufs que, dans les unes, ils ne s’y cuisent pas dans l’espace de deux heures, et dans quelques autres, ils se cuisent en quatre ou cinq minutes.»