«On pourrait s’attendre, dit Lacaille dans le compte rendu de son voyage, que je fisse ici quelque description de ce fameux cap de Bonne-Espérance et que j’exposasse les mœurs des naturels du pays connus sous le nom de Hottentots, et que je parlasse des productions de la terre et des mers voisines; mais, outre qu’on peut juger que je n’ai eu guère de loisirs pour faire des recherches sur ce que je viens de dire, je dois avouer que mes connaissances sont trop bornées pour être en état de satisfaire les curieux et les physiciens sur cette partie de l’histoire naturelle. Ce qu’il y a encore de plus fâcheux, c’est que l’intérêt de la vérité m’oblige à déclarer que rien n’est moins exact que ce qu’on lit sur ce sujet dans un gros livre écrit en allemand par Pierre Kolbe et dont nous avons en français un extrait en trois volumes. Kolbe était un Prussien, envoyé au Cap par feu M. le baron de Kronick pour y faire toutes les observations possibles de physique, d’astronomie et d’histoire naturelle; il y séjourna sept années environ, mais tous ceux qui l’ont connu dans le pays assurent constamment qu’il ne s’est point occupé à remplir l’objet de sa mission, et que, quoi qu’il en dise, il n’a fait aucun voyage dans l’intérieur du pays.»
Malgré les travaux de Richer, de Cassini et de Picard et les observations plus récentes de Lacaille, la distance du soleil à la terre était encore incertaine. Un phénomène qui se renouvelle deux fois seulement dans un siècle et à huit années d’intervalle, le passage de Vénus sur le disque du soleil, était annoncé depuis plus d’un siècle pour l’année 1761, et les détails du phénomène soigneusement observés de différents points du globe devaient fournir, comme l’avait montré Halley, cette distance inconnue quoique tant de fois calculée. Sans proposer distinctement le détail d’une méthode hérissée de calculs, je chercherai seulement à mettre dans son jour le principe très-simple et l’esprit général de la théorie.
Les cercles divisés et les horloges sont les instruments habituels des astronomes qui dans leurs observations ne mesurent que des temps et des angles; mais une longueur ne peut se déterminer que par une autre longueur à laquelle, d’une manière plus ou moins directe, on parvient à la comparer. La raison en est évidente; quelle que soit une figure géométrique, il en existe une infinité d’autres qui lui sont semblables, dans lesquelles les longueurs homologues sont augmentées ou diminuées dans tel rapport que l’on voudra, sans qu’il y ait aucune différence dans les angles, dont la mesure seule ne peut par conséquent servir à distinguer ces deux figures semblables, si simples ou si compliquées qu’on les suppose. Tant que l’on n’aura pas mesuré une première ligne, les dimensions absolues resteront indéterminées. On a donc pu, par de simples mesures d’angles, trouver la forme de l’orbite décrite par la terre autour du soleil, la figure des ellipses dans lesquelles se meuvent Vénus, Mercure, Mars, Jupiter et Saturne, les rapports précis des axes de ces diverses courbes et les inclinaisons mutuelles de leurs plans; mais en connaissant ainsi les proportions exactes de l’univers, on en ignore cependant encore la véritable grandeur. Ce système, si bien connu dans ses détails comme dans son ensemble, pourrait être amplifié ou diminué; les planètes pourraient, sans que rien fût changé dans les apparences, rouler d’un mouvement tout semblable dans les orbites mille fois plus grandes ou mille fois plus petites. La distance de la terre au soleil est-elle de dix mille lieues ou de mille millions de lieues? Les travaux de Copernic et de Kepler sur la forme des orbites planétaires ne permettent pas de le décider mais ne laissent subsister que cette seule inconnue, en sorte que la détermination d’une seule distance entraînera celle de toutes les autres. Cette détermination présente malheureusement des difficultés considérables et exceptionnelles. La base qu’il faut nécessairement choisir à la surface de la terre ne peut pas en dépasser le diamètre; les lignes qui de ses extrémités vont se réunir au centre du soleil ou sur l’une quelconque des planètes, forment un angle de quelques secondes seulement, et la plus légère erreur peut évidemment renverser l’édifice qui repose sur un fondement aussi délicat. La méthode indirecte de Halley élude mieux qu’aucune autre cette grave difficulté. Lorsque Vénus se plaçant entre la terre et le soleil vient se projeter sur son disque, les astronomes prévenus longtemps à l’avance peuvent aisément observer dans leur lunette une tache noire qui, passant d’un bord à l’autre, accuse nettement pendant quelques heures la position des deux astres par rapport à la terre; mais si exacte qu’elle soit, une observation isolée ne fournit aucune conséquence. Les dimensions du système du monde pourraient être dix mille fois plus grandes ou dix mille fois moindres, sans que cela changeât une seule seconde de temps à la durée du passage ou une seule seconde d’angle à la longueur de la corde que parcourt la planète. L’astronome peut calculer cent ans d’avance, à une seconde près, si les méthodes sont assez perfectionnées, l’instant de l’entrée de Vénus et celui de la sortie, pour un observateur placé au centre de la terre; mais il lui est impossible de dire si, pour deux observateurs placés à Paris et au cap de Bonne-Espérance, les durées des passages diffèrent d’une minute ou de dix. Tout dépend du rapport inconnu du rayon de la terre à la distance du soleil, et c’est pour cela que la comparaison des deux observations permet de le calculer. La méthode fait connaître en outre les points du globe pour lesquels les différences plus nettement accusées doivent donner les plus grandes chances de succès; rien n’empêche d’ailleurs de contrôler par des observations multipliées le résultat toujours douteux d’une épreuve qu’il est impossible de recommencer.
Le 6 juin 1761 cinquante-cinq observateurs, répartis sur différents points du globe, purent observer le passage et en déterminer les circonstances.
Pingré en choisissant l’île Rodrigues pour station avait fait preuve de courage et de dévouement. «Nous sommes instruits, avaient dit les commissaires de l’Académie, que dans toute cette partie de l’Afrique l’air, à cause de ses intempéries pendant la saison des pluies, est très-dangereux pour les étrangers.» On pourrait croire que, pour éviter de tels dangers à un confrère, ils vont proposer un autre poste. Nullement: «La crainte du dérangement que la santé de M. Pingré pourrait éprouver «leur fait désirer seulement qu’il ait un compagnon capable de le suppléer au besoin.»
Pingré ne trouva à l’île Rodrigues aucun secours pour ses observations. Sans ouvriers pour construire un observatoire, il dut observer en plein air. Des mesures avaient été prises pour lui assurer des conditions plus favorables, mais la guerre qui régnait alors dans les deux hémisphères les avait déjouées en plaçant Pingré dans une position dont il se plaignit fort. Muni d’un passeport délivré par le gouvernement anglais qui enjoignait à tous les agents et officiers de respecter les astronomes français et de les aider au besoin, Pingré se croyait inviolable ainsi que le petit navire, nommé la Mignonne, qui l’avait conduit à l’île Rodrigues et qui l’y attendait; mais la veille précisément du jour fixé pour le départ on vit paraître un vaisseau anglais, sur lequel la Mignonne commença par lâcher une bordée. Le vaisseau, beaucoup mieux armé qu’on ne l’avait cru, s’approcha aussitôt et sans coup férir fit comprendre que la lutte était impossible. La Mignonne, déclarée de bonne prise, fut malgré les réclamations de Pingré conduite à Pondichéry. Par une détermination presque cruelle, dit-il, on le laissa à Rodrigues avec son aide, réduits tous deux au strict nécessaire. Chanoine régulier de Sainte-Geneviève, Pingré n’était habitué ni aux privations ni aux incommodités de la vie de voyageur, et il les supportait fort mal. «J’ai été entre autres, écrit-il à l’Académie en rendant compte de sa mésaventure, réduit à l’ignoble breuvage de l’eau,» et il demandait une réparation qu’il n’obtint pas.
Le Gentil avait choisi pour station Pondichéry où le phénomène s’accomplissait au zénith. Mais plus prudent que celui de la Mignonne, le capitaine qui le conduisait, trouvant les Anglais maîtres de la place, retourna bien vite à l’île de France. Le jour du passage Le Gentil était encore en mer; il vit le phénomène sans pouvoir l’observer. Un second passage devait avoir lieu en 1769; Le Gentil résolut de l’attendre. La physique du globe et l’astronomie l’occupèrent utilement pendant huit années, en lui laissant le loisir de se livrer à quelques entreprises commerciales dont le résultat fut heureux pour sa fortune.
En 1769 Pondichéry était rentré sous la domination française. Le 4 juin Le Gentil muni d’excellents instruments attendait le passage dans un observatoire solide et bien disposé qui semblait donner toute garantie d’exactitude; le temps des journées précédentes promettait une observation facile, la matinée était belle encore, mais tout à coup le vent s’éleva, et un nuage léger d’abord déroba à Le Gentil l’important spectacle qu’il attendait depuis huit ans et qu’aucun contemporain ne devait voir renaître. Lorsque le soleil perça les nuages, Vénus était sortie de son disque. L’entreprise était définitivement manquée: «Je ne pouvais, dit-il, revenir de mon étonnement, j’avais peine à me figurer que le passage de Vénus fût enfin passé. D’autres fois je pensais que quelque contre-temps pareil avait fait imaginer à Manès son système (ridicule à la vérité) des deux principes, en songeant au beau temps qu’il avait fait le matin; pendant près d’un mois encore après, on eût été tenté de penser que la matinée du 4 juin avait été faite exprès pour mortifier les observateurs placés le long de cette côte. Enfin, ajoute Le Gentil, je fus plus de quinze jours dans un abattement singulier, à n’avoir presque pas le courage de prendre la plume pour continuer mon journal, et elle me tomba plusieurs fois des mains lorsque le moment vint d’annoncer en France le sort de mon opération.»
Ce journal, qui devait être le seul résultat du voyage de Le Gentil n’est nullement à dédaigner. De nombreuses observations d’astronomie et de météorologie, la détermination exacte de plusieurs latitudes importantes, l’orientation vérifiée d’un grand nombre de monuments, un tableau très-simplement tracé des mœurs de l’Inde observées à loisir par un esprit sage et éclairé, remplissent deux volumes d’un grand intérêt, dont la publication occupa Le Gentil plusieurs années après son retour en France. L’histoire de l’astronomie indienne en fournit un des chapitres les plus curieux.
Le calcul des éclipses était un secret transmis et conservé dans la caste des brames; des jésuites autrefois l’avaient envoyé, disait-on, à de La Hire qui avait trouvé les calculs exacts en se disant trop âgé pour en examiner la théorie; mais Le Gentil qui raconte cette anecdote ne la tient pas pour vraie. Le Gentil questionnait sur ces méthodes les Indiens les plus instruits sans réussir à en obtenir communication. Un jour un brame, nommé Nana Mouton, vint le voir en lui faisant dire par un interprète qu’il pourrait satisfaire sa curiosité. Le Gentil l’ayant prié de calculer devant lui l’éclipse du mois de décembre 1768, l’Indien revint le lendemain avec un petit paquet de feuilles de palmier et un sac de coquillages; il s’assit par terre, et tout en maniant les coquillages avec une vitesse singulière, il consultait de temps en temps son petit livret; il obtint ainsi toutes les phases de l’éclipse en moins de trois quarts d’heure. Il les trouva assez justes pour redoubler chez Le Gentil le désir de connaître sa méthode. L’Indien consentit à la lui enseigner, en faisant espérer qu’avec des dispositions et beaucoup de travail, il pourrait, en quatre mois apprendre à calculer une éclipse de lune. Il fallait de plus s’engager au secret, car un Malabar indiscret, en abusant de la science qu’il lui avait enseignée, avait rendu Nana Mouton extrêmement prudent. Le Gentil promit ce qu’on voulut, et les leçons commencèrent. Tout alla bien pendant quelques jours, à cela près que ni le professeur ni l’interprète ne pouvaient donner l’explication d’aucun terme, et Le Gentil bientôt ne comprenait plus rien. On changea trois fois d’interprète, mais sans plus de succès; force eût été de renoncer à l’entreprise sans le secours d’un tamoul chrétien, ancien élève lui-même de Nana-Mouton, qui savait le français. Les progrès furent alors rapides, mais plus l’élève se montrait capable et désireux d’apprendre, plus le maître multipliait les difficultés. Le brame évidemment voulait retenir son secret. Il dictait patiemment les nombres, les repassait et les collationnait tant qu’on voulait, sans se rattacher à aucune doctrine et sans satisfaire aux questions que leur emploi faisait naître. Après un mois de patience Le Gentil le congédia en tenant sa mauvaise foi pour certaine, mais il avait pénétré le principe de la méthode, et aidé du tamoul qui la connaissait un peu, il parvint à s’en servir sans jamais la trouver commode. «Cette méthode, dit-il, m’a paru avoir son avantage; elle est bien plus prompte et plus expéditive que la nôtre, mais en même temps elle a un grand inconvénient; il n’y a pas moyen de revenir sur ses calculs, encore moins de les garder; on efface à mesure qu’on avance; si l’on s’est par malheur trompé dans le résultat, il faut recommencer sur de nouveaux frais, mais il est bien rare que les Indiens se trompent. Ils travaillent avec un calme singulier, un flegme et une tranquillité dont nous sommes incapables et qui les mettent à couvert des méprises que nous autres Européens ne manquerions pas de faire à leur place. Il paraît donc que nous devons les uns et les autres garder chacun notre méthode; il semble que la leur ait été faite uniquement pour eux.»