L’abbé Chappe lors du passage de 1761 s’était rendu en Sibérie à Tobolsk. Le récit de son voyage publié avec grand luxe remplit deux gros volumes in-4º, où la science n’a pas la plus grande part. «L’abbé Chappe, dit Catherine à Voltaire, a tout vu en Russie en courant la poste dans un traîneau bien fermé.» Le pauvre abbé qui n’avait rien vu en beau devait scandaliser les amis de Catherine, en leur fournissant de nombreux prétextes pour le quereller. «Il n’y a qu’une tête française, dit Grimm, à qui le ciel accorde de tout savoir sans apprendre, de tout voir sans regarder, de tout deviner sans être sorcier, de tout approfondir en courant la poste de Paris à Tobolsk et de tout trancher sans être Alexandre, fils de Philippe de Macédoine. Il serait difficile, ajoute-t-il, de réunir dans le même sujet au même degré, autant d’ignorance, de légèreté, de goût pour les puérilités les plus minutieuses et d’indifférence pour la vérité.»

Tout cela est injuste et dépasse le but; l’abbé académicien, un peu trop désireux, il est vrai, d’intéresser le lecteur et se vantant de connaître ce qu’il a entrevu, aborde tous les sujets au hasard et sans ordre avec plus de prétention que de compétence et de talent. On est surpris par exemple de le voir décrire minutieusement les divertissements auxquels il a pris part et les danses où il semble fier de s’être fait remarquer; mais la sincérité brutale des récits donne à d’autres pages de son livre un véritable intérêt, et sans prétendre y démêler le vrai d’avec le faux, on peut croire que Catherine, qui a pris la peine d’y répondre, y voyait plus d’un rayon incommode de la vérité. Rien toutefois ne trouve grâce devant Grimm dont l’aveuglement, complaisant ou sincère, l’emporte jusqu’à la moins vraisemblable calomnie. «L’Académie des sciences balance elle-même, dit-il, si elle doit ajouter foi à l’observation astronomique pour laquelle l’abbé Chappe a été envoyé en Sibérie; plusieurs de nos académiciens prétendent avoir de grands motifs de douter et de l’exactitude de l’observation et de la véracité de l’observateur. Ils supposent, avec assez de vraisemblance, en comparant ses résultats avec ceux des autres astronomes dispersés sur les différents points de la surface du globe, que le temps étant couvert à Tobolsk pendant tout le passage de Vénus, l’abbé Chappe n’a pas voulu perdre les frais de son voyage et a calculé dans son cabinet à peu près comment ce passage a dû avoir lieu en l’observant à Tobolsk, et a donné à l’Académie l’approximation de ses calculs pour le résultat de ses observations.»

Cette odieuse allégation n’a pas le moindre fondement, et l’Académie, qui n’éleva aucun doute sur la sincérité de l’abbé Chappe, lui confia huit ans après l’une des observations importantes du passage de 1769. Chappe fut envoyé par elle en Californie. Il ne devait pas revoir la France. Une maladie contagieuse envahit le village où il avait observé; tous ses compagnons furent frappés, et lorsqu’il tomba malade le dernier, aucun d’eux n’était en état de lui rendre les secours qu’ils avaient reçus de lui. Privé de médecins et sur les indications d’un livre, il prit deux purgatifs qui le soulagèrent; il se crut sauvé et voulut observer une éclipse de lune, mais il avait trop présumé de ses forces, et il mourut peu de jours après, victime sans doute de son dévouement à la science.


LES RAPPORTS.

L’Académie ne prenait de décisions sur les principes de la science qu’à regret en quelque sorte et dans de rares occasions. La méthode infinitésimale par exemple et la théorie de l’attraction, adoptées par les uns et contredites par les autres, ne furent jamais jugées régulièrement par une sentence expresse; tant que ses membres partagés continuèrent à en disputer, l’Académie, sans se déclarer indifférente, demeura sagement indécise, et l’on pourrait seulement la blâmer de prolonger la prudence bien au delà des doutes qui l’ont fait naître.

On lit par exemple au procès-verbal du 22 août 1759: «L’hypothèse du père Berthier est tout à fait opposée à la philosophie newtonienne, presque universellement adoptée aujourd’hui; mais nous croyons que cette hypothèse peut se soutenir dans l’hypothèse du plein et des tourbillons; sous ce point de vue l’Académie, qui persiste à n’adopter aucun système, nous paraît pouvoir recevoir l’hommage que lui offre de son livre le père Berthier et permettre que cet ouvrage soit imprimé sous son privilége.»

Dix-sept ans plus tard l’Académie, toujours dans les mêmes principes, se refusant de nouveau à étudier les causes dans les effets, écarte obstinément la recherche des lois primordiales comme une chimère indigne d’encouragement. «Tout le reste de l’écrit de M. Dolomieu, dit le rapporteur d’une commission, est purement systématique, et l’Académie n’étant pas dans l’usage de prononcer sur les systèmes, nous passerons sous silence les raisonnements de l’auteur, quelque bien écrits qu’ils nous paraissent, parce que cela entraînerait dans de trop grandes discussions et que tous les raisonnements possibles dans l’art de traiter les mines ne valent pas un fait décrit avec clarté.

L’empressement des savants à lui soumettre leurs projets et leurs travaux, comme à la maîtresse de la science dans tout le royaume, transformait peu à peu l’Académie en une sorte de conseil réglé dont la confiance publique faisait l’autorité et la force. D’après ses règlements et suivant les desseins de son fondateur, l’Académie était tenue de prononcer sur le mérite des machines et sur les demandes de privilège; c’est par là que ses jugements prirent leur commencement, mais on lui soumit bien vite des découvertes, des inventions et des projets de toute sorte. Les commissaires désignés étaient exacts et diligents, dans les premières années surtout, à présenter en quelques paroles un rapport trop concis pour que nous ayons beaucoup à y apprendre, et qui, plus assuré dans le blâme que dans la louange, semble plus propre souvent à rebuter ou à irriter les inventeurs qu’à les enseigner et à les soutenir. Tels sont ceux-ci par exemple: «MM. Parent et Renau n’ont rien trouvé d’utile dans le livre qu’ils avaient à examiner et pour la théorie elle est pleine d’erreurs.»