«Je pense depuis longtemps qu’il serait très-important pour l’administration d’avoir un plan général arrêté et approuvé par le roi, et qui comprît autant qu’il serait possible tous les embellissements dont la ville de Paris est susceptible. Je conçois qu’un pareil plan ne pourrait être l’ouvrage d’un seul artiste. Je conçois encore que les circonstances peuvent être longtemps un obstacle à l’exécution de ces embellissements jugés dignes d’être exécutés; mais il me semble qu’on peut toujours s’occuper de l’examen des projets des différents artistes qui présenteront des vues utiles et des idées heureuses, et les faire approuver et déterminer par Sa Majesté lorsqu’ils le mériteront, sauf à ne les réaliser que dans le temps où il sera possible d’en supporter la dépense. Le projet du sieur de Wailly m’a paru être du nombre de ceux qui doivent fixer l’attention et qu’il pourra être bon d’examiner.» Le projet de de Wailly consistait à combler le bras de rivière qui sépare l’île Saint-Louis de la Cité en coupant les deux îles sur toute leur longueur par une rue nouvelle qui en aurait fait un des plus beaux quartiers de Paris.
L’Académie, dans son rapport, paraît priser très-haut le mérite un peu banal aujourd’hui d’une rue très-longue et très-droite. «Un effet heureux et agréable, dit Perronet dans son rapport, tant du local que des dispositions du projet du sieur de Wailly, est que la grille du palais se trouve dans le prolongement de la rue Saint-Louis, en sorte qu’en changeant la direction des rues de la Vieille-Draperie et des Marmousets on a une longue rue qui, partant de la place et du pont établis à l’extrémité de l’île Saint-Louis, traverse toute cette île, l’île de la Cité, et vient aboutir à la grille neuve du palais, et même, si on perçait cet édifice, elle traverserait la place Dauphine et se terminerait à la statue Henri IV. On a dit, ajoute le rapporteur, qu’une compagnie se chargerait de cette entreprise qui ne coûtera rien au gouvernement; c’est à cette compagnie à s’assurer par un examen plus détaillé que nous ne pouvons le faire du montant des dépenses et de la valeur du produit.»
Les assemblées provinciales s’adressaient aussi à l’Académie, soit pour s’éclairer sur des projets d’utilité publique, soit pour autoriser de son jugement leur résistance à des décisions qu’elles combattaient.
La maîtrise des eaux et forêts de Paris, dans un intérêt de salubrité, avait interdit en 1784 le rouissage du chanvre dans tous les cours d’eau de l’Ile de France et créé par là de grandes difficultés aux agriculteurs. L’Académie, consultée par l’assemblée provinciale de l’Ile de France, blâma formellement la mesure. «Nous ne craignons pas de dire, disent les commissaires Lavoisier et Daubenton, que les changements apportés aux anciens usages de la province nous paraissent avoir été ordonnés prématurément et avant que la question ait été suffisamment éclaircie. Nous pensons qu’il serait à souhaiter que les choses fussent provisoirement remises à l’état où elles étaient avant le 4 avril 1784.»
En 1775 déjà, la question avait été soumise une première fois à l’Académie, et le rapport très-court de Duhamel se terminait ainsi: «Il vaut mieux faire l’aveu de son ignorance que de hasarder une opinion inconsidérée.»
Les états de Bretagne s’adressèrent à plusieurs reprises à l’Académie des sciences et obtinrent d’elle des consultations importantes sur de grands projets soumis à leur délibération. Les mémoires de l’Académie contiennent un rapport de Coulomb sur un projet de canalisation de plusieurs rivières de Bretagne.
L’Académie fut aussi consultée sur l’endiguement des grèves du mont Saint-Michel; mais, faute de documents précis, elle refusa de se prononcer formellement. On lui demanda enfin des instructions sur la meilleure manière d’aérer la salle des états à Rennes, et les commissaires conseillèrent de faire une ouverture au plafond en augmentant le tirage, s’il était nécessaire, par le moyen d’un petit poêle.
Un des projets les plus importants soumis à l’Académie fut sans contredit celui de la translation de l’Hôtel-Dieu et de la réorganisation des hôpitaux de Paris. Déjà, en 1784, une commission académique, dans un rapport sur le régime intérieur des prisons, avait signalé fortement l’état horrible des infirmeries. L’Hôtel-Dieu pendant longtemps avait été chargé des prisonniers malades; mais leur translation était un moyen souvent tenté d’évasion, et l’ordre fut donné de les soigner dans la prison même, où la place manquait aussi bien que les ressources les plus nécessaires. Au For-l’Évêque par exemple, dans une chambre étroite, obscure et mal aérée, seize malades parfois devaient se partager quatre lits. Les prisonniers pour dettes, les pères détenus faute de pouvoir payer les mois de nourrice de leurs enfants, y gisaient côte à côte avec les criminels de la pire espèce. L’Hôtel-Dieu présentait des tristesses non moins grandes et la mortalité y était plus forte qu’en aucun autre hôpital de l’Europe. L’Académie, consultée sur les réformes à y introduire, voulut réunir toutes ses lumières pour donner sur une telle question un rapport digne d’elle et de sa renommée. Les plus illustres de ses membres, Lavoisier, de Jussieu, Bailly et Laplace furent chargés, avec le chirurgien Tenon, d’étudier le projet de translation. Les administrateurs de l’Hôtel-Dieu, sans alléguer leurs motifs faciles à deviner, avaient refusé non-seulement d’aider la commission académique, mais de l’introduire dans les salles; c’est sur le témoignage de Tenon que la commission récite l’intolérable état des choses.
Non-seulement quatre malades, mais six dans le même lit; les morts mêlés aux vivants, les maladies contagieuses ou non soignées pêle-mêle et se compliquant les unes les autres; la gale et la petite vérole sévissant avec fureur, et les malades emportant de l’hôpital au lieu de guérison le nouveau mal qu’ils ont contracté; les fous proférant leurs cris jusqu’à la porte de la salle des opérés; des lits de paille pour ceux qui gâtaient leurs matelas, et là chaque matin exposés pendant plusieurs heures au contact des malades les plus dégoûtants, les nouveaux arrivants que l’on ne sait où placer: telle est une faible partie des misères qui, dans le rapport de Bailly dont la minutieuse précision ne diminue ni l’éclat ni la force, tiennent d’un bout à l’autre le lecteur dans une longue et pénible angoisse. Bailly se piquait fort de littérature, mais la douloureuse éloquence des faits le dispensait cette fois de tout artifice de style. On l’a loué souvent de l’avoir compris en montrant la vérité à découvert sans l’exagérer ni l’apprêter; il se laisse aller cependant à développer des preuves évidemment superflues. Lorsqu’il a dit par exemple que douze cents lits reçoivent trois mille malades, chacun imagine ce que peuvent espérer de sommeil et de repos les infortunés qu’on y entasse; que sert-il d’ajouter froidement: «Qu’est-ce qu’un lit en général, et surtout un lit de malade? C’est un lieu de repos pour la nature souffrante et un moyen de sommeil pour la nature que les souffrances ont fatiguée; l’homme n’a qu’une manière de reposer son corps, c’est de mettre tous les muscles destinés au mouvement volontaire dans un état de relâchement; un homme debout ne se repose pas, parce que... etc., etc.» Après avoir dit dans un autre passage l’effrayante mortalité des blessés et des femmes en couche, il ajoute avec bien peu de délicatesse de goût et de sentiment: «L’État a le plus grand intérêt à conserver les blessés et les mères dans la fleur de l’âge, qui renouvellent la population.»
Quoi qu’il en soit le rapport de Bailly, écho fidèle du cri des plus extrêmes misères, eut un immense retentissement; le roi, profondément ému par les révélations de l’Académie, ne se pardonnait pas de les avoir si longtemps ignorées. Une souscription, ouverte sous ses auspices, produisit aussitôt plus de deux millions de livres; mais il n’était plus question d’améliorer, il fallait détruire et refaire ailleurs. «On avait déjà, disait Tenon, apporté à l’Hôtel-Dieu toutes les améliorations possibles, sauf la seule efficace qui eût été de le jeter à bas.» Deux millions ne suffisaient pas à une telle œuvre, et le gouvernement, réduit bientôt aux derniers expédients, porta la main sur le dépôt sacré qu’il avait imploré lui-même. Parmi toutes les fautes qui préparaient de si cruelles catastrophes celle-là sans contredit fut une des plus honteuses.