«J’ai rendu compte à l’Académie, écrit Condorcet, de la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser, et elle m’a chargé d’avoir celui de vous faire un exposé fidèle de sa conduite relativement au mémoire de M. Defer. Elle se flatte que cette conduite mieux connue ne pourra que mériter l’approbation du roi. Le mémoire de M. Defer traite de plusieurs sujets; un des plus importants est l’examen de la méthode de construire les ponts, connue sous le nom de système des poussées horizontales; c’est une question importante de statique et de mécanique pratique, et l’Académie pouvait, devait même, en vertu de ses règlements, nommer des commissaires pour l’examiner. M. Defer cite dans son mémoire plusieurs exemples qui lui paraissent prouver le danger de ce système, et les mouvements qu’il a observés dans le pont de Neuilly sont un de ces exemples. Comme ce pont a été construit par M. Perronet, membre de l’Académie, les commissaires se proposaient, suivant l’usage, de communiquer le mémoire à cet académicien pour avoir sa réponse aux objections, et, dans le cas où ils auraient jugé la visite du pont nécessaire, ils ne l’auraient faite qu’après y avoir été autorisés par l’administration. L’Académie désirerait, à la vérité, qu’un examen qui intéresse la réputation d’un de ses membres fût fait avec l’attention la plus scrupuleuse, et M. Perronet désirerait d’avoir l’Académie pour juge, et pour examinateurs de son ouvrage des confrères dont il connaît l’équité et les lumières. Vous avez désiré, monsieur, que le mémoire de M. Defer fût remis entre vos mains. L’Académie est dans l’usage de ne remettre qu’aux auteurs mêmes les ouvrages qui lui ont été confiés, et seulement dans quelques circonstances. C’est en partie à cet usage invariablement observé, qu’elle doit la confiance de ceux qui lui présentent des découvertes ou des travaux utiles; confiance qui l’honore et que l’utilité publique demande qu’elle conserve sans aucune atteinte. D’ailleurs comme ce qui regarde le pont de Neuilly ne forme qu’une petite partie du mémoire de M. Defer, l’Académie désirerait connaître si c’est le mémoire en entier ou seulement cette partie dont vous lui demandez communication, et elle m’a permis, lorsque vous aurez bien voulu me faire savoir vos intentions, d’avoir l’honneur de vous adresser une copie certifiée, soit du mémoire en entier, soit des observations faites sur le pont de Neuilly.»
M. Joly de Fleury répond à la séance suivante: «Je mettrai, monsieur, votre lettre sous les yeux du roi. Je suis très-persuadé que Messieurs de l’Académie n’ont eu ni l’intention d’entreprendre sur le département des ponts et chaussées, ni de donner des inquiétudes au public, mais il est cependant très-vrai que l’un et l’autre ont eu lieu contre leur intention.
Par rapport au mémoire du sieur Defer, quoiqu’il n’y ait rien de secret pour le roi, il suffit que vous m’adressiez un extrait de ce qui concerne le pont de Neuilly...»
L’Académie ne fit pas de rapport et sans rien relâcher de ses droits, évita sagement un conflit inutile. Les craintes de Defer étaient d’ailleurs sans fondement, et le pont de Neuilly est cité depuis un siècle comme un des monuments les plus irréprochables du talent de Perronet.
Tout en déniant à l’Académie le droit d’examiner et de juger ses travaux, l’administration vient souvent elle-même lui commettre l’examen d’un grand nombre de projets étrangers à ses attributions. C’est à l’Académie par exemple que fut renvoyé, en 1776, le projet de Perrier pour la distribution des eaux dans Paris. «Je vous ai adressé, écrit M. de Malesherbes au secrétaire de l’Académie, le 3 février 1776, un projet pour distribuer l’eau dans Paris, vous marquant de le mettre sous les yeux de l’Académie, afin qu’elle pût nommer des commissaires pour l’examiner: en voici un nouveau qui vient de m’être remis. Le sieur Perrier, qui le propose, jouit d’une très-bonne réputation, et son expérience dans l’art mécanique est connue. Ce projet peut être remis aux mêmes commissaires chargés d’examiner le premier. Comme le sieur Perrier offre de faire toutes les avances des travaux, c’est un objet qui mérite considération, en supposant toutefois que son projet puisse remplir les vues que le gouvernement se propose.»
L’Académie connaissait depuis longtemps un excellent projet de Deparcieux pour amener à Paris les eaux de l’Yvette mêlées sur le trajet à celles de la Bièvre. Perronet, après la mort de Deparcieux, l’avait discuté et loué plus d’une fois devant ses confrères; c’est pour lui que conclut sans réserve le rapport de l’Académie. On devait le prévoir, mais on reste surpris de voir le rapporteur Condorcet mêler aux études techniques qui devraient faire tout le sujet de son jugement, des attaques sans mesure, dont la haineuse emphase semble un présage anticipé de la révolution déjà menaçante.
«M. Deparcieux, dit Condorcet, espérait que, quoique la principale utilité de son projet fût pour le peuple, néanmoins comme il importe à tout le monde de boire de bonne eau, de respirer un air pur, d’habiter un pays où les épidémies sont plus rares, les gens riches s’intéresseraient à son projet; mais malheureusement la classe d’hommes à qui il s’adressait ne trouve malsain que le pays où il n’y a ni fortune, ni faveur à espérer.»
De telles lignes sont heureusement fort rares dans les recueils de l’Académie qui, fidèle à sa tradition et marchant constamment dans la droite voie de la science, n’y rencontre et n’y cherche, même dans les plus mauvais jours, aucune trace des passions politiques.
L’Académie est même quelquefois consultée dans des cas où sa compétence peut sembler fort douteuse.
«Vous trouverez ci-joint, écrit le baron de Breteuil à l’Académie le 14 août 1787, un projet qui concerne l’embellissement de la ville de Paris et qui m’a été remis par le sieur de Wailly, membre de l’Académie d’architecture.