«M. le chevalier de Louville considère les corps célestes à peu près comme les boules de billard qui vont l’une contre l’autre, se rencontrent, se choquent. C’est une fiction ingénieuse du moins si elle n’est solide, et qui fait voir que les astronomes de ce siècle sont assez habiles dans leur art pour avoir bien du temps à perdre dans des spéculations qui n’y ont aucun rapport.»
En rendant compte d’une hypothèse de Maupertuis sur la structure des instruments de musique: «C’est dommage, dit avec grande raison le père Castel, que la preuve manque à une si jolie conjecture.»
Parlant enfin de trois éloges de Fontenelle insérés dans le volume qu’il analyse, il accorde à l’élégance et à la finesse du style des louanges sérieuses et méritées, mais il le reprend d’avoir blâmé Hartsoecker pour la rudesse de sa polémique. «Cette manière franche et ouverte de réfuter les sentiments qu’on ne peut goûter est préférable, dit le père Castel, à toutes ces critiques, satires et invectives secrètes qui ne sont que trop ordinaires à ce qu’on appelle les savants polis et d’un style précieusement radouci à l’égard de ceux qui ne sont pas de leur avis ou de leur cabale.»
Ces extraits, qu’on ne l’oublie pas, ne donnent pas même une idée exacte du ton de l’article, où plus d’une appréciation élogieuse ne peut laisser supposer aucune hostilité systématique. Le journaliste, parlant de questions qu’il semble comprendre, blâmant quelques académiciens sans impertinence et louant les autres sans emphase, ne songeait à obtenir par reconnaissance ou par crainte aucune des récompenses qu’ils décernaient, et il semble ici un fort honnête homme qui, dans cette triste affaire, a eu le beau rôle.
L’ombrageuse compagnie n’entendait pas qu’on discutât ses arrêts, et le Journal des savants lui-même, toujours rédigé par ses membres, n’avait pas le droit de la critiquer. En rendant compte d’un nouveau volume de la Connaissance des temps, le rédacteur qui, il est vrai, était Lalande lui-même, s’était permis de désirer certaines innovations en regrettant les décisions contraires prises par l’Académie chargée de diriger l’impression du recueil.
«Nous avons rendu compte plusieurs fois de la Connaissance des temps, disait-il, depuis que M. Lalande en est chargé, parce qu’elle contient chaque année des articles nouveaux. Quoique pendant six ans elle ait porté le titre de Connaissance des mouvements célestes, l’Académie a jugé que celui de Connaissance des temps était assez ancien pour devoir être conservé, et M. Lalande l’a rétabli, quoiqu’il fût persuadé, avec beaucoup d’autres, que le titre de Connaissance des mouvements célestes était bien plus convenable à la nature de cet ouvrage et à sa destination. Il y a fait entre autres jusqu’ici l’abrégé de ce qui s’est fait de plus intéressant pour l’astronomie et la navigation en France ou ailleurs, mais il avait supprimé pour cet effet différentes tables qu’on s’était accoutumé d’y trouver pour l’usage ordinaire de la navigation et de l’astronomie et que l’Académie a cru devoir y être rétablies. M. Lalande paraît se plaindre de la nécessité où il s’est trouvé de supprimer beaucoup de choses nouvelles, qu’il se proposait d’insérer dans ce volume, et les astronomes verront aussi avec peine qu’on les prive de l’agrément qu’ils trouvaient chaque année à avoir dans cet ouvrage de nouveaux secours pour leurs calculs, des observations nouvelles et une notice intéressante de ce qui se faisait de nouveau parmi les astronomes.»
L’Académie maintenant ses décisions trouva mauvais qu’on ne se bornât pas à s’y soumettre sans les discuter. «Lecture faite de l’article, dit le procès-verbal, l’Académie a été d’avis de prier M. de Mairan, président du journal (qui a déclaré n’avoir point été présent à la lecture de cet article) de veiller particulièrement à ce qu’à l’avenir il ne fût rien inséré qui regardât l’Académie ou les académiciens sans son aveu.»
Cette susceptibilité d’ailleurs était dans l’esprit du temps, et chacun veillait soigneusement à ne rien laisser entreprendre contre ses priviléges et ses droits. C’est ainsi que l’Académie des sciences, ayant sur le rapport de Lagny et de Mairan approuvé un nouveau système d’écriture, reçut une réclamation de l’Académie royale d’écriture dans laquelle est cité un arrêt du 26 février 1633, qui assujettit les maîtres d’écriture à des formes de caractères, lettres et alphabets déterminés, parce qu’il fallait, comme l’arrêt l’explique, apporter un remède à l’écriture que l’on faisait alors de très-difficile lecture. L’Académie royale d’écriture étant, sans contestation, la gardienne officielle de ces alphabets et formes de caractères, le rapport de l’Académie usurpait sur ses droits et encourageait à la désobéissance; l’Académie le maintint cependant, et le public écrivit comme il voulut.
Les jugements de l’Académie, demandés et reçus avec un continuel empressement, soulevèrent plus d’une fois, malgré leur autorité croissante, les protestations de ceux qui se croyaient au-dessus de tout contrôle. En 1783, le sieur Defer, architecte, avait contesté dans un mémoire sur la théorie des voûtes la solidité du pont de Neuilly, chef-d’œuvre récent de Perronet. L’Académie sans déclarer son opinion renvoya suivant l’usage ce travail à des commissaires. On en parla dans la ville, et les ennemis de Perronet en prirent occasion pour annoncer la ruine certaine du pont et l’écroulement reconnu imminent, disaient-ils, par l’Académie des sciences. Des curieux, chaque jour, se rendaient à Neuilly pour jouir du spectacle. L’administration des ponts et chaussées s’en plaignit, et les lettres échangées à cette occasion font paraître la force morale acquise par la savante compagnie qui, sans esprit d’opposition mais sans craindre de déplaire, repousse les reproches qu’elle ne mérite pas et maintient avec fermeté ses traditions et ses droits. M. Joly de Fleury lui avait écrit le 15 février 1783: «Je viens d’être informé qu’il a été présenté à l’Académie des sciences un mémoire au sujet du pont de Neuilly et j’en ai rendu compte au roi. Sa Majesté a grande confiance dans les lumières de Messieurs de l’Académie; mais comme ils n’ont aucune inspection sur les ponts et chaussées, Sa Majesté n’a point approuvé qu’ils aient nommé des commissaires pour visiter un pont qui a été construit par ses ordres.»
L’Académie cependant en retenant le mémoire de Defer était restée dans ses limites, sans manquer en rien de discrétion ou de prudence.