Le procès dura plusieurs années.

«Je supplie la divine Providence, avait dit M. de Meslay, qu’il me soit accordé d’ordonner ou de disposer que d’une manière qui soit agréable à sa divine sagesse et que je meure plutôt que de faire aucune chose qui lui déplaise, et je désire ne respirer à l’avenir que pour faire le bien et mon devoir. Plaise à Dieu que les douleurs longues et aiguës dont je suis affligé depuis tant d’années me soient utiles pour implorer l’effet de sa miséricorde.» A ces lignes, qui montrent tant d’ardeur pour le bien, le fils de Meslay ne trouvait rien à redire, mais la suite était livrée à l’ironie de son avocat: «Je veux, avait écrit Meslay, être inhumé sans bière ni cérémonie, ordonnant que tous les frais mortuaires et services seront faits à l’instar des pauvres sauf le salaire dû aux porteurs qu’on payera au quadruple de la taxe ordinaire.» Une telle parcimonie était-elle d’un homme sain d’esprit? On alléguait encore un grand nombre de libéralités et legs peu considérables à des domestiques, fermiers ou pauvres du voisinage, sous la condition qu’ils promettraient de s’abstenir de viande et de poisson pendant le reste de leur vie. «Je regrette, disait-il, de n’avoir pas gardé cette abstinence toute ma vie.»

Une condition aussi insensée devait suffire, disait-on, pour invalider tout le testament.

Mais l’avocat de M. Meslay fils insistait surtout sur le choix des questions indiquées à l’Académie. N’est-il pas absurde de demander une dissertation sur ce qui contient les planètes? «Ce sont, disait-il, les espaces imaginaires sur lesquels ni l’Académie ni personne ne sauraient rien nous apprendre.» La recherche des principes de la lumière et du mouvement lui semblait non moins ridicule, «c’est Dieu,» disait-il, et il défiait l’Académie d’en proposer une autre.

Me Chevalier plaidant pour l’Académie ne le contestait pas: «Dieu, disait-il, est la cause universelle de tout ce qui est; c’est lui qui a fait la lumière, mais est-il interdit pour cela de chercher à s’en faire une idée plus claire et plus distincte?» L’espoir enfin d’estimer les longitudes à l’aide du chant d’un coq attirait les sarcasmes et y prêtait un peu; mais Me Chevalier, que rien ne déconcerte, triomphe au contraire sur ce point en invoquant l’autorité imposante de Descartes.

«Tout le monde sait, disait-il, que suivant les principes de la nouvelle philosophie tous les animaux sont des automates ou des machines dont la structure est d’autant plus parfaite que leur auteur surpasse infiniment tous les hommes dans la connaissance des véritables principes de la mécanique. Cela supposé, si la structure de ce coq est telle qu’il doit chanter à la même heure qu’il chante dans le lieu où il est né, dans quelque partie du monde qu’il soit transporté, on aurait dans ce cas, cette montre ou pendule que l’on cherche avec tant de soin pour reconnaître en mer l’heure qu’il est au lieu de départ.»

Le Parlement, plein de courtoisie pour l’Académie, la pria de s’expliquer sur les assertions de son adversaire pour en convenir ou en disconvenir. L’Académie se déclara, avec beaucoup de raison, prête à proposer chaque année les deux sujets demandés par M. Meslay qui pouvaient tous deux donner lieu à des dissertations utiles et intéressantes. Le célèbre axiome, ab actu ad posse valet consequentia, était d’ailleurs une preuve convaincante. Les travaux de Descartes, de Malebranche et de Newton ne pouvaient être le dernier effort de la philosophie; pourquoi les découvertes de ces grands hommes ne seraient-elles pas imitées ou accrues? Et quant au second legs relatif aux longitudes, il suffisait de faire remarquer que depuis longtemps déjà l’Angleterre proposait 500,000 fr., la Hollande presque autant, et le régent de France 100,000 livres pour cette précieuse découverte; il faudrait donc, si elle est impossible, associer ces noms respectables aux visions et à la bizarrerie que l’on osait imputer au testateur.

Le procès dura quatre ans; l’Académie le gagna sur tous les points. Le Parlement, par une sentence immédiatement exécutoire, lui accorda le capital et les arrérages qui portèrent le revenu total à 6,000 livres. Me Chevalier n’accepta pour honoraires qu’un exemplaire des ouvrages publiés par l’Académie et le droit d’assister à ses séances.

Le Parlement avait bien jugé. Utile à l’Académie comme à la science, l’inspiration de M. de Meslay fut des plus heureuses; le champ de recherches que les héritiers présentaient comme étroit et stérile se trouva au contraire aussi vaste que fécond; et quoique les paroles du fondateur ne portent pas toujours jusqu’où tend son esprit, l’Académie, fidèle sans explication forcée à ses volontés évidentes, eut, grâce à lui pendant plus d’un demi-siècle, l’honneur de diriger les géomètres vers les plus grandes voies de la science en récompensant d’admirables découvertes qu’elle avait souvent provoquées.