LES SECRÉTAIRES PERPÉTUELS.
Le premier secrétaire de l’Académie fut un modeste et savant ecclésiastique choisi par Colbert à cause de sa belle latinité et habile à exposer les opinions récentes ou anciennes qu’il aimait à connaître plus encore qu’à juger. Le rôle de Duhamel dans l’Académie fut presque borné à la rédaction des procès-verbaux résumés vers la fin de sa vie sous le titre de Regiæ scienciarum Academiæ Historia dans un ouvrage intéressant qu’une traduction élégante de Fontenelle devait bientôt condamner à l’oubli.
Lorsque l’organisation nouvelle de l’Académie lui imposa le devoir de la représenter chaque année dans les séances publiques et solennelles, Duhamel se hâta de résigner ses fonctions à celui que depuis longtemps déjà il avait choisi pour aide et pour successeur. Duhamel a donné Fontenelle à l’Académie, c’est un titre à sa reconnaissance.
Prolixe et disert sans être fécond, Duhamel a écrit un grand nombre de volumes que l’historien des sciences, aussi bien que celui de la philosophie, peut sans injustice passer sous silence. Duhamel, en effet, expose les idées d’autrui, non les siennes; sur aucun sujet il n’a été inventeur ou novateur, mais il avait beaucoup lu et bien lu. Soigneux de s’enquérir de toutes les opinions, il analyse les sentiments de chaque philosophe, et sans se soumettre à aucune école, les apprécie toujours avec liberté, parfois avec bon sens. Aristote est le guide qu’il préfère, il ne s’en cache pas, mais il admet le progrès. Galilée, Descartes et Bacon sont cités plus d’une fois avec ses savants confrères de l’Académie, Huyghens, Cassini et Mariotte, dans son livre un instant célèbre: Philosophia vetus et nova.
Lorsque le maître de philosophie énumère à M. Jourdain les trois opérations de l’esprit: la première, la seconde et la troisième, en lui apprenant que la première est de bien concevoir, la seconde de bien juger par le moyen des catégories et la troisième de bien tirer les conséquences par le moyen des figures, c’est le traité de Duhamel qu’il commence à lui enseigner. De telles distinctions ne sont plus pour nous qu’un vain et ridicule jeu de paroles; on y voit cependant avec intérêt de quelles entraves, quarante ans après la mort de Descartes, l’esprit humain restait embarrassé, et l’on en salue avec plus de respect encore la méthode réellement scientifique, qui dès le début dirige invariablement les recherches, même les moins heureuses, de l’académie nouvelle. Le livre de Duhamel dicté pendant longtemps dans les écoles était lui-même un grand progrès sur la dialectique du moyen âge. Les questions y sont posées avec clarté; l’expérience, quand elle intervient, est acceptée comme un juge sans appel, et jamais un texte n’y est opposé à une raison. Non content d’étudier les phénomènes, Duhamel veut malheureusement en pénétrer le premier principe, et au milieu des rêveries qui y occupent la plus grande place, la science véritable, dans son livre, semble étouffée et cachée à la fois au métaphysicien peu curieux des faits qu’il accorde avec tous les systèmes, et au lecteur moderne, impatient des vagues subtilités qui en semblent inséparables.
Deux fois par an le secrétaire de l’Académie devait, dans une séance publique, prononcer l’éloge des académiciens morts depuis la dernière réunion. Les éloges furent composés d’abord par Fontenelle avec un inimitable talent et une exactitude relative, qui, malgré quelques concessions aux convenances et aux nécessités du genre, a rarement été surpassée dans les écrits analogues. Fontenelle ne fut jamais fort savant. Neveu des deux Corneille, dont sa mère était sœur, il voulut d’abord imiter ses oncles et composer des tragédies dont l’insuccès fut complet; son esprit juste et sans passion comprit la leçon et s’y résigna; jamais auteur en effet ne sembla moins né pour la scène tragique.
Les lettrés se passionnaient alors pour ou contre la supériorité des anciens sur les modernes. Fontenelle, dans un ouvrage où il faisait parler quelques morts illustres de l’antiquité, se rangea sans grand bruit, mais très-clairement pourtant, dans le camp de leurs adversaires. Ésope s’adressant à Homère lui reproche l’invraisemblance de ses poëmes et reçoit cette réponse singulièrement placée dans la bouche du plus vrai des poëtes: «Vous vous imaginez que l’esprit humain ne cherche que le vrai; détrompez-vous, l’esprit humain et le faux sympathisent extrêmement.» Le nom que ses premiers essais lui avaient acquis fut grandi jusqu’à la célébrité par l’ouvrage resté justement classique qu’il publia deux ans après sur la Pluralité des mondes. Malgré les hérésies scientifiques que doit nécessairement contenir l’œuvre astronomique d’un disciple de Descartes, cet ouvrage donne dans un style excellent, avec l’ingénieuse finesse dont le nom de Fontenelle éveille le souvenir, une exposition très-exacte et très-claire des traits les plus saillants du système du monde. Le spirituel causeur, fort à l’aise d’ailleurs avec la science, rêve souvent plus encore qu’il n’enseigne.
«Il ne faut réserver, dit-il, qu’une moitié de son esprit aux choses de cette espèce et en réserver une autre moitié libre où le contraire puisse être admis.» Tel est, en effet, l’état dans lequel les œuvres scientifiques qu’il devait exposer plus tard laissèrent constamment l’esprit de Fontenelle. Croyant tout incertain, il croit tout possible. Sous la modestie du savant qui sait ce qu’il ignore, suspend son jugement et ne craint pas d’en faire l’aveu, on voit percer le secret orgueil du philosophe qui marque son indépendance. Toujours clair et jamais lumineux, ses affirmations, quand il ose en faire, ne sont ni vives ni pressantes; il ne connaît pas l’enthousiasme et loue presque du même ton l’excellent et le médiocre; non qu’il cherche à grandir outre mesure les petites choses, mais il ne prise pas toujours assez haut les grandes, et l’éternel sourire qu’il promène avec grâce sur la science s’adresse moins aux grandes vérités qu’il contemple, qu’aux fines pensées dont elles sont l’occasion et aux ingénieux rapprochements qu’il croit, à force d’art, rendre naturels et simples. Sceptique d’ailleurs avec parti pris, sous la force des plus grands génies, il se plaît à montrer la faiblesse de l’esprit humain, et s’il lui arrive de dire d’une théorie: cela est quelque chose de plus que vraisemblable, il atteint ces jours-là la limite de son dogmatisme.
Fontenelle, dans ses Éloges, semble s’imposer la loi de n’être ni profond ni sublime; son âme, qui ne s’échauffe jamais, n’a pas pour cela grand effort à faire, et sans s’étonner des plus grandes conquêtes de la science, il les raconte du même ton dégagé dont il expose les systèmes les plus arbitraires. Ami des études faciles il cache habilement qu’il en existe d’autres; il montre ceux qu’il peint plus dignes d’estime que d’admiration, en en faisant d’honnêtes gens qu’il réduit à leur juste grandeur et non des héros inimitables et plus grands que nature. Sa voix qui ne s’enfle jamais s’élève quelquefois, mais un doute finement exprimé ou une locution familière font alors reparaître bien vite son accent habituel.
On a le droit de se demander si Fontenelle a toujours eu la pleine compréhension des découvertes qui, sous sa plume, semblent si simples, et s’il a pénétré jusqu’au fond des théories si variées qu’il effleure avec tant d’aisance. Après avoir relu ses Éloges et une grande partie des mémoires qu’il y loue, j’oserai sur ce point dire franchement mon opinion: Fontenelle sans tout savoir pouvait tout comprendre. Il connaissait, sans s’y soumettre toujours, les règles d’un raisonnement exact et sévère. Interprète de tous ses confrères, il entend la langue de chacun et sait la parler avec esprit. Il peut soulever, sans être accablé sous leur poids, les théories les plus élevées, et suivre jusqu’au bout, dans un sérieux examen, l’enchaînement des déductions les plus subtiles; mais une telle application n’était ni dans ses goûts ni dans ses habitudes, et l’on peut, dans ses Éloges, relever plus d’une page où son style, habituellement si précis et si juste, devient inexact et obscur sans être jamais négligé, en trahissant plus encore le vague et la confusion des idées que l’incertitude et la réserve de l’esprit.