Si Fontenelle d’ailleurs pouvait comprendre toutes les découvertes, sa science n’était pas assez assurée pour en embrasser toute l’étendue, tirer de son fonds un jugement sur leur importance, peser dans une juste balance le vrai et le faux d’une théorie, et prononcer avec discernement sur le degré de vraisemblance d’un système. Une telle entreprise, étendue à l’immense variété des sujets qu’il aborde, serait d’ailleurs trop périlleuse même pour les plus habiles, et elle n’était pas dans son rôle.
Fontenelle n’eut donc pas dans la science assez d’autorité personnelle pour y prendre le rôle d’historien et de juge. Il en a été l’incomparable nouvelliste. Nul mieux que lui n’a su indiquer les vérités scientifiques sans les expliquer méthodiquement, et en les rendant accessibles à tous il a grandement contribué à la célébrité sinon à la gloire de l’Académie. Prêtant aux travaux de ses confrères la finesse de ses aperçus et la vivacité ingénieuse de son style, il a su dans leurs portraits qui sont des chefs-d’œuvre, plus encore que dans l’analyse de leurs découvertes, donner aux plus humbles et aux plus obscurs une célébrité imprévue et durable, et le juste et sérieux hommage qu’il rend au vrai mérite fait aimer et respecter tout à la fois les savants et la science, car l’admiration s’accepte aisément de la bouche d’un homme de tant d’esprit, qui ne l’impose jamais et la tempère par de si fins sourires.
Le style ingénieux de Fontenelle se retrouve avec toute son élégance dans les analyses annuelles des travaux de l’Académie, jusqu’en 1739. Mairan lui succéda dans cette charge de premier ministre de la philosophie, comme l’appelait Voltaire, qui la désira un instant et l’aurait portée sans fatigue.
Né à Béziers en 1678, Mairan fut nourri aux lettres dès son enfance; on citait son savoir précoce et la vivacité de son esprit. Versé dans les langues anciennes et habile à discourir sur tous les sujets, il concourut trois années de suite pour le prix de l’Académie de Bordeaux et fut trois fois couronné. L’Académie l’adoptant alors comme membre titulaire motiva gracieusement son choix sur le désir d’écarter de ses concours, en le plaçant parmi les juges, un jouteur tel que lui.
L’Académie des sciences de Paris, par une distinction jusque-là unique et que n’obtinrent depuis ni Réaumur, ni Buffon, ni Clairaut, ni d’Alembert, ni Laplace, ni Lavoisier, ni Haüy, ni Laurent de Jussieu, le nomma peu après pensionnaire sans qu’il eût été associé ou adjoint. L’Académie française enfin l’élut en 1743, à la place de Saint-Aulaire.
Les ouvrages fort nombreux de Mairan ne justifient ni ses succès, ni le titre d’illustre que les journaux du temps lui décernent à toute occasion. Attaché en physique aux idées de Descartes, et fidèle à la doctrine des tourbillons, Mairan, de même que Fontenelle, demeura toujours ferme à repousser l’attraction. Généralisant la théorie des couleurs, il voulait que les rayons sonores plus ou moins graves fussent propagés simultanément par des molécules de nature diverse, à chaque note de la gamme correspondant dans l’atmosphère un fluide spécial uniquement propre à la transmettre et que les autres peuvent battre vainement sans l’ébranler.
Voltaire, dans le Dictionnaire philosophique, admet cette théorie comme la seule qui puisse faire concevoir la propagation du son dans l’air, et par une déduction difficile à saisir, en conclut que l’air n’existe pas, et l’affirme par une coïncidence malheureuse au moment même où Priestley et Lavoisier en faisaient l’analyse.
Mairan ne prétendait cependant, dit Fontenelle, donner en cela que des conjectures, mais c’est beaucoup en pareille matière, ajoutait-il, que des conjectures heureuses. Il est malheureusement difficile d’accorder ce nom à ces rêveries sans consistance qui, sans rien fonder ni rien résoudre, et n’ayant pu faire l’objet d’aucune étude sérieuse, n’ont pas vécu un seul instant dans la science.
Mairan, dans un autre travail, recherche la raison pour laquelle les jours d’été sont plus chauds que ceux d’hiver. Suivant ses calculs plus que douteux, le soleil à midi envoie dix-sept fois plus de chaleur en juillet qu’en décembre. Le thermomètre dément ses prévisions sans le troubler un instant, et il en conclut hardiment qu’un feu central permanent joue dans le phénomène le rôle principal. «Trop éloigné des montagnes, le feu n’échauffe pas leurs sommets, dont les neiges perpétuelles sont par là expliquées.»
Mairan, qui ne s’effrayait d’aucun problème, a écrit sur la question des forces vives, sur la figure de la terre, sur les aurores boréales, sur la formation de la glace, sur le mouvement de la lune, etc. Son esprit superficiel, mais audacieux et flexible, s’étend et se partage entre les études les plus diverses. Donnant un libre essor à sa curiosité, il effleure avec une perpétuelle inconstance toutes les sciences à la fois, et son imagination hardie mais stérile, en croyant soulever les voiles les plus secrets, s’agite sans rien produire et sans rien féconder.