Laborieux et actif jusqu’à la plus extrême vieillesse, Mairan vit le respect sincère d’une génération nouvelle succéder aux applaudissements qui avaient salué sa jeunesse. Homme d’esprit sinon de grand jugement et de génie, il se faisait aimer, admirer quelquefois, des plus honnêtes gens de son époque, et il n’est pas un savant dont ses contemporains aient dit plus de bien et plus hautement. Il faut tenir grand compte d’un témoignage aussi unanime, en n’oubliant pas que si les théories de Mairan nous semblent ridicules aujourd’hui, c’est que les progrès de la science, en démentant toutes ses hypothèses, ont ruiné tous ses raisonnements. Voltaire, à qui les louanges, il est vrai, ne coûtent guère, a écrit de Mairan: «Il me semble avoir en profondeur ce que Fontenelle avait en superficie.» Il serait plus exact de dire que dans toute sa carrière, désireux de continuer son illustre et aimable prédécesseur, et le prenant constamment pour modèle, Mairan, sans l’égaler jamais, savait dans ses écrits comme dans sa conversation que l’on trouvait charmante, rappeler parfois son souvenir. Plus entêté de la science, mais non plus passionné pour elle, il se montre inférieur en cela surtout, qu’en effleurant comme lui toutes les vérités il croyait en pénétrer le fond et en voir l’enchaînement véritable, et tandis que le sceptique et prudent Fontenelle, satisfait d’ignorer le principe et la fin des choses, n’en dissertait que plus à l’aise, toujours tranquille dans son doute universel, l’illustre et présomptueux Mairan, non moins tranquille à ses côtés, croyait y reposer dans la vérité.

Mairan fut secrétaire de l’Académie pendant trois ans seulement. Grandjean de Fouchy lui succéda en 1743, et cet honneur combla son ambition. L’exacte précision de ses analyses et la froide sagesse de ses Éloges auraient pu satisfaire, sinon charmer, un auditoire moins rempli du souvenir de Fontenelle, et Grimm semble non-seulement sévère mais injuste quand il dit:

«Les assemblées publiques de l’Académie sont destinées aux éloges des académiciens décédés dans le cours du semestre et à la lecture de quelques mémoires peu amusants, souvent peu instructifs; c’est l’ennui qui y préside ordinairement. On dirait que le membre de l’Académie qui fait les éloges est à ses gages.»

Les éloges de de Fouchy sont loin cependant d’être méprisables. Il expose les découvertes de ses confrères avec assez d’exactitude et de clarté pour faire désirer de les voir dans un plus grand jour, et sans trouver toujours le trait caractéristique de chaque esprit, il se fait écouter comme un témoin précieux, souvent unique aujourd’hui, de plus d’un caractère honorable et élevé dans une vie modeste et utile.

Grandjean de Fouchy, malgré son extrême modestie, exerça dignement et avec fermeté, pendant plus de trente ans, les laborieuses et délicates fonctions de secrétaire. Toujours vigilant et actif, exactement soumis à la règle et soigneux de l’imposer à tous, il savait exiger des plus illustres comme des plus humbles les égards et la courtoisie que son affable confraternité accordait indistinctement à tous.

On lit au procès-verbal du 7 décembre 1756:

«M. d’Alembert s’étant plaint que, dans l’histoire de 1752, je n’avais fait qu’une simple mention de son ouvrage intitulé: Essai d’une théorie nouvelle de la résistance des fluides; et ayant demandé que l’Académie m’obligeât à faire l’extrait dans l’histoire de 1753, j’ai répondu que j’avais agi en ce point conformément à la délibération du comité de librairie que j’avais consulté sur ce sujet et que voici telle qu’elle se trouve au registre du comité: «J’ai demandé si le secrétaire de l’Académie était obligé de faire dans l’histoire l’extrait de l’ouvrage d’un académicien qui s’est contenté d’en mettre un exemplaire dans la bibliothèque sans lui faire la politesse de lui en donner un; j’ai représenté qu’il était injuste à plusieurs égards et souvent impossible à lui d’y satisfaire; sur quoi il a été décidé que le secrétaire n’était tenu, dans ce cas, qu’à une simple mention sans aucun extrait.»

«La chose ayant été discutée, il a été dit que je ne pouvais être contraint à faire l’extrait demandé et que l’on ne pouvait que m’y exhorter; à quoi j’ai répondu qu’il me suffisait que l’extrait en question parût faire plaisir à l’Académie pour que je le fisse, mais que ce serait uniquement pour lui marquer mon attachement et sans préjudice au droit qu’a le secrétaire de faire ou de ne pas faire l’extrait d’un ouvrage, selon qu’il le juge à propos; suppliant l’Académie de recevoir la déclaration que je faisais que cet ouvrage serait le dernier dans ce cas dont je ferais l’extrait, me proposant de n’en faire dans la suite aucun de ceux dont les auteurs auraient manqué à un devoir de politesse consacré par un usage non interrompu jusqu’à présent et duquel je dois être d’autant plus jaloux, que je le regarde comme une marque de l’estime et de l’amitié de mes confrères.»

D’Alembert, on le voit, n’aimait pas Grandjean de Fouchy. C’est cependant l’ami dévoué, l’admirateur de d’Alembert, et son protégé en toute circonstance, que Grandjean de Fouchy voulut associer à ses travaux pour lui assurer sa succession. Une portion considérable de l’Académie, Buffon et ses amis entre autres, auraient préféré Bailly pour secrétaire; on s’arrangea pour ne pas les consulter.

Dans le dessein qu’il avait depuis longtemps de briguer ces importantes fonctions, Condorcet, pour s’y préparer et s’en montrer digne, avait complété la série des éloges de Fontenelle en publiant ceux des membres de l’ancienne Académie morts avant 1699. D’Alembert, en proposant l’approbation à l’Académie et l’autorisation d’imprimer sous son privilége, en avait dit: