«Il nous effacera tous, ou du moins empêchera, qu’on nous regrette.»
Le génie droit et élevé de Lagrange, sans avoir produit ses plus beaux fruits, s’était révélé clairement, on le voit, à la généreuse perspicacité de d’Alembert. Quoique l’Académie des sciences de Paris ne l’ait appelé dans son sein qu’à la veille de la révolution, en 1786, elle a eu la bonne fortune de le faire Français pour toujours et de le léguer à l’Institut, où pendant plus de quinze ans il a siégé avec Laplace. Plus modeste, mais non moins profond que son illustre émule, il s’est élevé aussi haut d’un vol plus facile et plus ferme, et ses œuvres mathématiques, dont un siècle de progrès n’eût pas affaibli l’éclat, sont, aujourd’hui encore, offertes aux jeunes géomètres par un excellent juge, comme le guide le plus sûr en même temps que le modèle le plus accompli qu’ils puissent choisir à leur début dans la science et conserver avec grand profit, à quelque hauteur qu’ils s’y élèvent.
L’Académie comptait en même temps que Laplace, et avant de s’adjoindre Lagrange, deux géomètres fort illustres aussi, mais d’ordre moins élevé pourtant: Monge et Legendre.
Quoique fils d’un pauvre marchand ambulant, Monge fut élevé avec grand soin par les oratoriens de la ville de Beaune. Après de brillantes études, il fut chargé, à l’âge de vingt ans, d’un cours de physique et inspira à ses maîtres le désir de le garder avec eux. Mais, peu disposé à la carrière ecclésiastique, il entra à l’école du génie de Mézières, en sachant bien pourtant que son humble origine le condamnait pour toujours aux grades inférieurs à celui de lieutenant. C’est en étudiant les fortifications et la coupe des pierres qu’il conçut le premier l’idée des méthodes régulières et générales, aujourd’hui classiques, où tout l’art du trait est compris; mais, pour être rendues plus faciles et plus simples, ces pratiques, jusque-là secrètes, enseignées aux officiers du génie, n’en devaient être que plus soigneusement cachées, et c’est par des mémoires sur le calcul intégral que Monge se fit d’abord connaître de l’Académie, où il fut accueilli avec grande faveur.
C’est en 1783 seulement, à l’âge de trente-quatre ans, que Monge, appelé à Paris comme professeur d’une école fondée par Turgot, put devenir académicien. Les Mémoires de l’Académie contiennent de lui des travaux non moins importants que variés et son nom, placé entre ceux d’Euler et de Gauss, dans l’Histoire de la théorie générale des surfaces ne saurait être omis dans la liste des géomètres illustres, quelque courte qu’on veuille la faire. La théorie aujourd’hui classique et élémentaire en quelque sorte des lignes de courbure lui est due tout entière, et Lagrange, en regrettant de n’en pas être l’auteur, lui a décerné un éloge qui dispense de rien ajouter.
Legendre enfin, nommé membre adjoint de la section de géométrie en 1785, fut le dernier géomètre de grande réputation introduit dans l’ancienne Académie des sciences. Laborieux et sagace, il a eu le bonheur d’attacher son nom à la grande théorie des fonctions elliptiques. Créée par Euler et par Lagrange, perfectionnée depuis par les géomètres les plus illustres, c’est encore aujourd’hui le nom de Legendre dont son élude éveille tout d’abord le souvenir.
Les débuts de Legendre avaient attiré l’attention. Agé de dix-sept ans et élève encore du collége Mazarin, le seul où l’on enseignât les hautes mathématiques, il eut la hardiesse de dédier à l’Académie des sciences les thèses imprimées qu’il devait soutenir pour obtenir le grade de docteur. Les académiciens, acceptant l’hommage du jeune candidat, consentirent à diriger les épreuves dont l’ensemble mérita les louanges de d’Alembert. Sans proposer aucune méthode nouvelle, Legendre, dans ses thèses, trace le résumé rapide de ses études mathématiques dont elles montrent l’étendue et la force. La présence inaccoutumée de l’Académie ne contribua pas moins que la jeunesse du candidat à l’intérêt de ce brillant exercice d’écolier. Les gazettes en parlèrent et le professeur d’éloquence du collége, le sieur Cosson, célébra l’événement dans une longue et faible pièce de vers français. Legendre lui-même, comme pour se montrer capable de parler une autre langue que l’algèbre, adressa aux académiciens quelques phrases respectueuses et modestes, prononcées avec grâce et sans aucun trouble.
Excité et encouragé par ce premier succès, Legendre continua pendant trois ans ses études et ses recherches sans en publier les résultats. Son premier mémoire à l’Académie date de 1773. Nous nous rappelons tous, disent les commissaires, la thèse brillante que ce jeune géomètre a dédiée à l’Académie et les espérances qu’elle a conçues de ses talents. On verra avec plaisir que ces espérances se sont réalisées et qu’après avoir exposé avec autant d’ordre que de précision les découvertes des autres géomètres, M. Legendre est fait pour enrichir la géométrie de ses propres découvertes.
Lagrange, Laplace, Legendre et Monge, ont été connus de nos contemporains, et il m’a été donné plus d’une fois de les entendre juger par ceux dont ils avaient encouragé la jeunesse. M. Poinsot, dans quelques lignes finement travaillées, s’était plu à marquer les traits principaux de leur caractère et de leur talent, et, malgré l’injustice très-apparente envers l’un des plus illustres, il avait assez bien réussi pour que dès la première lecture on n’hésitât pas un instant sur le véritable nom des géomètres A, B, C, D.
A. Va d’un air simple à la vérité qu’il aime: la vérité lui sourit et quitte volontiers sa retraite pour se laisser produire au grand jour par un homme aussi modeste.