On raconte qu’un jour, mollement étendu dans un fauteuil, Maupertuis disait: «Je voudrais bien avoir à résoudre un beau problème qui ne serait pas difficile.» Cette parole le peint tout entier. Esprit agité sans consistance, remuant sans être actif, incapable de contention et d’effort, il a conservé pendant toute sa vie la science incomplète et superficielle qui lui valut ses premiers succès. Répandant son esprit en paroles et en conjectures, il se piqua de littérature et de philosophie; malgré leurs vastes prétentions, ses écrits, aussi pauvres par le fond que médiocres par le style, n’appartiennent plus dès lors à l’histoire de la science, et le bienveillant et timide Grandjean de Fouchy, en les mentionnant dans l’éloge de Maupertuis, décline avec raison sa compétence. Prompt à saisir la faveur des grands et à la ménager, Maupertuis fit de sa réputation scientifique l’instrument de sa fortune. Au milieu de l’applaudissement et de la faveur dont le succès de l’expédition du Nord l’avait entouré, Frédéric crut faire merveille en lui donnant, avec des avantages extraordinaires, la direction de l’Académie de Berlin. Il y brilla d’un éclat passager jusqu’au jour où l’impitoyable justice de Voltaire vint changer en un ridicule immortel le vain bruit qui avait entouré son nom.

Au nombre des géomètres de l’Académie, il serait injuste de ne pas citer Deparcieux qui, sans avoir pénétré les profondeurs de la science, a su joindre à un esprit juste une persistance infatigable dans l’étude des applications utiles.

C’est de lui que Voltaire a dit dans l’Homme aux quarante écus: «Mon géomètre était un citoyen philosophe...—Je lui dis: Monsieur, vous avez tâché d’éclairer les badauds de Paris sur le plus grand intérêt des hommes, la durée de la vie humaine. Le ministère a connu par vous seul ce qu’il doit donner aux rentiers viagers, selon leurs différents âges; vous avez proposé de donner aux maisons de la ville l’eau qui leur manque...»

Deparcieux, en effet, a publié des tables qui pendant longtemps furent les seules sur les probabilités de la vie humaine en France, et un projet très-minutieusement étudié pour amener à Paris les eaux de la rivière de l’Ivette.

Le début du livre de Deparcieux ne semble promettre que des calculs et des chiffres exacts, et les premières lignes sont écrites pour écarter quiconque n’est pas géomètre.

Soit B, dit-il sans autre exorde, l’intérêt que rapporte un certain fonds A; P, l’argent qu’on prête annuellement. . . . . . . . . . . . . . . . Ce début donnerait d’ailleurs une idée très-inexacte de la forme de l’ouvrage et de son esprit; certains passages pourraient au contraire mériter le reproche de s’éloigner un peu trop du sujet.

Deparcieux, par exemple, en blâmant moins éloquemment que Rousseau, mais vingt ans avant lui, l’habitude de confier les enfants à des nourrices étrangères, ne semble pas éloigné d’y voir la cause principale de toutes les enfances maladives en y rattachant, par une conséquence arbitraire, toutes les maladies et les incommodités à venir. «Telle personne, dit-il, qui, confiée dans son enfance à une nourrice étrangère, a vécu soixante-dix ou quatre-vingts ans, aurait vécu quatre-vingt-dix ou cent ans si elle avait teté tout le lait que la nature lui a destiné: aussi voit-on bien plus de gens âgés dans les provinces éloignées qu’aux environs de Paris.» Poursuivant sa thèse jusqu’aux conséquences les plus extrêmes, Deparcieux va jusqu’à désirer qu’une exacte police contraigne les mères à remplir «le premier et le plus cher de tous les devoirs.»

Le successeur le plus illustre de Clairaut et de d’Alembert dans l’Académie fut sans contredit Laplace. Marquant, dès ses débuts, la grandeur de ses vues et la hardiesse de son esprit, il rencontra pourtant fort peu d’encouragement et la place d’adjoint dans la section de géométrie, si aisément accordée autrefois à Maupertuis pour deux mémoires d’histoire naturelle, lui fut, nous l’avons dit, bien longtemps refusée. L’œuvre de Laplace comme géomètre est immense: il a touché aux questions les plus difficiles et saisi fortement, pour les soumettre à l’analyse, les phénomènes et les questions en apparence les plus rebelles. Le caractère de son talent n’est pas la perfection, et c’est par là qu’il est inférieur à Lagrange, mais il déploie souvent pour atteindre son but une puissance sans égale. Quand un problème est posé, il lui faut la solution, dût-il, comme le disait Poinsot, qui eût médité pendant vingt ans plutôt que d’accepter une telle extrémité, l’arracher avec ses ongles, ou même avec ses dents.

Lagrange, membre de l’Académie de Turin, fut appelé à Berlin pour y remplacer Euler. D’Alembert, qui l’avait désigné à Frédéric, ne cessait de le servir près de lui en égalant ses louanges à la vérité. «Je prends la liberté, écrivait-il, de demander à Votre Majesté ses bontés particulières pour cet homme véritablement rare et aussi estimable par ses sentiments que par son génie supérieur...

«Je ne crains pas d’affirmer que sa réputation déjà grande ira toujours croissant et que les sciences, Sire, vous auront une éternelle obligation de l’état aussi honorable qu’avantageux que vous voulez bien lui donner...