La ville de Paris, pendant le XVIIIe siècle, compta presque constamment huit à dix observatoires sérieusement organisés pour l’étude du ciel, et occupés par des observateurs exercés, appartenant presque tous à l’Académie. L’observatoire royal, que l’on nommait aussi observatoire de l’Académie des sciences, logeait habituellement trois ou quatre astronomes. Bernoulli, qui le visita en 1767, n’y vit que Cassini de Thury, Maraldi; leurs collaborateurs, Legentil et Chappe, étaient partis alors pour observer, l’un dans l’Inde, l’autre en Sibérie, le passage de Vénus sur le soleil. Le titre d’astronome du roi mettait Lemonnier, à la même époque, en possession d’excellents instruments transportés presque tous à sa terre, située en Bretagne. Il conservait cependant et utilisait parfois chez lui, rue Saint-Honoré, les instruments de l’expédition faite en Laponie avec Maupertuis et Clairaut. Lalande observait au Luxembourg; mais le mauvais état des bâtiments le força de se retirer au collége Mazarin, dans l’observatoire construit pour La Caille, et où l’abbé Marie, alors professeur du collége, lui offrit la plus large hospitalité.

L’École militaire possédait aussi un élégant observatoire, occupé en 1767 par l’académicien Jeaurat; celui de la marine, à l’hôtel de Cluny, était confié à Messier, et la confrérie de Sainte-Geneviève fournissait à son bibliothécaire, Pingré, tous les moyens d’étudier le ciel. Il était installé dans les bâtiments actuels du lycée Napoléon. A Colombes enfin, le riche marquis de Courtanvaux, académicien honoraire, avait installé un observatoire élégant et richement pourvu. Traitant les sciences comme un amusement, Courtanvaux les prenait et les quittait tour à tour, en variant constamment ses travaux, toujours intelligents et souvent utiles. Mais personne n’observait à Colombes, et le charmant observatoire, en témoignant du goût d’un grand seigneur pour la science, ne lui rendit jamais de véritables services.

Jacques Cassini et Cassini de Thury, directeurs héréditaires en quelque sorte de l’observatoire, portèrent avec honneur un nom illustre. L’achèvement, de la carte de France fut l’œuvre capitale de leur vie, mais leurs noms, honorablement cités pour d’autres travaux, doivent être associés à ceux de leurs cousins Dominique et Jacques Maraldi qui, attirés par eux à l’Observatoire, appartinrent tous deux aussi à l’Académie des sciences, où ils présentèrent, à défaut de théories profondes et nouvelles, un nombre immense d’observations exactes.

Lemonnier, appelé très-jeune encore à l’Académie, justifia par une vie laborieuse et utile cette marque de confiance qui, très-fréquente alors, fut presque toujours heureusement et dignement placée. Compagnon de Maupertuis et de Clairaut dans leur voyage en Laponie, il fut l’observateur le plus actif et le plus exercé sans doute de l’expédition.

«Obligé, dit Bailly, de choisir un état, La Caille choisit, ou plutôt on choisit pour lui l’état ecclésiastique, comme offrant plus de ressources.» L’intention épigrammatique de cette phrase est une concession aux idées du temps et de la société dont Bailly désirait les applaudissements, car l’abbé La Caille fut pendant toute sa vie un modèle de désintéressement, de probité et d’austère abnégation. Son père, autrefois dans l’aisance, ne lui avait légué que des dettes. La Caille les accepta, et grâce à des privations qui durèrent toute sa vie, n’eut besoin pour les acquitter que des modestes appointements de professeur de collége, honorable et faible salaire d’un travail assidu que la célébrité croissante de son nom ne lui fit jamais dédaigner. Cassini, sachant apprécier les premiers essais scientifiques de La Caille, le prit chez lui à l’Observatoire, pour en faire l’émule et le modèle de ses fils. La Caille devint bien vite un astronome consommé. Il fut chargé avec Maraldi neveu, de lever géométriquement le contour des côtes de France, puis avec Cassini de Thury, de déterminer la suite des points situés sur la méridienne de l’Observatoire de Paris. Le succès de ce double travail lui valut une chaire de mathématiques au collége Mazarin et la disposition d’un observatoire créé pour lui dans le collége même; l’Académie des sciences enfin, en le choisissant de préférence au jeune d’Alembert, combla ses espérances et sa modeste ambition. La Caille était alors âgé de vingt-huit ans; il ne vécut depuis que pour la science du ciel, dont ses travaux ont abordé et perfectionné successivement toutes les parties.

Bailly, fils d’un gardien des tableaux du roi, naquit au Louvre, à la porte, pour ainsi dire, de l’Académie. Instinctivement soumis à la règle et au devoir, il montra toujours un grand éloignement pour la vie légère et dissipée dont son entourage lui donnait plus d’un exemple. Son père, homme de plaisir plus que d’étude, était peu capable de le diriger et peu désireux d’en faire un savant. Bailly aborda seul les éléments des sciences et s’y avança assez loin pour mériter l’attention de La Caille, qu’un hasard heureux lui fit rencontrer. Non content de lui marquer sa voie, La Caille, à partir de ce jour, voulut le diriger et le suivre, et le rendant témoin de tous ses travaux, lui fit quelquefois l’honneur de l’y associer. Les premiers mémoires de Bailly, sans franchir l’application des méthodes connues, dont ils montrent seulement la pleine intelligence, lui ouvrirent, à vingt-sept ans, les portes de l’Académie.

Bailly sut prendre rang parmi ses confrères les plus illustres. L’œuvre capitale de cette période de sa vie est la théorie des satellites de Jupiter dans laquelle la géométrie la plus haute s’éclaire et s’appuie d’observations délicates ingénieusement discutées et interprétées. Mais les travaux de science pure devaient l’occuper de moins en moins. Très-désireux de s’élever et de jouer un rôle, Bailly, avec plus de science acquise que La Condamine et plus de talent que Maupertuis, mais avec moins d’éclat que Buffon, ambitionna comme eux la réputation d’écrivain. Encouragé d’abord par d’Alembert, il aspira longtemps, avant qu’elle fût vacante, à la place de secrétaire de l’Académie des sciences, et comme Condorcet, qui devait l’emporter sur lui, il voulut se créer des titres en composant plusieurs éloges, dans la plupart desquels la science n’a aucune part. Ceux de Charles V, de Molière et de Corneille lui valurent des accessits à l’Académie française et à celle de Rouen; il fut plus heureux à Berlin où son éloge de Leibnitz emporta le prix.

Un ouvrage de plus grande valeur, en donnant à Bailly l’occasion d’exercer et de déployer son style, le ramena vers ses premières études. L’Histoire de l’Astronomie forme en tout cinq volumes d’une science exacte et sérieuse, et d’une lecture agréable et facile. L’auteur trop souvent, à l’exemple et à l’imitation de son ami Buffon, cherche à relever la sécheresse des faits par quelques pages, écrites de génie où se montre une imagination un peu trop hardie. Après un succès brillant, mais peu durable, les idées de Bailly sur la science avancée d’un peuple ancien qui, disait spirituellement d’Alembert, nous aurait tout appris excepté son nom, ont été peu à peu abandonnées de tous. «Les tables indiennes, écrivait plus tard Laplace, supposent une astronomie assez avancée, mais tout porte à croire qu’elles ne sont pas d’une haute antiquité. Ici, je m’éloigne avec peine de l’opinion d’un illustre et malheureux ami dont la mort, éternel sujet de regrets, est une preuve affreuse de l’inconstance de la faveur populaire. Après avoir honoré sa vie par des travaux utiles aux sciences et à l’humanité, par ses vertus et par un noble caractère, il périt victime de la plus sanguinaire des tyrannies, opposant le calme et la dignité du juste aux outrages d’un peuple dont il avait été l’idole.»

Ces lignes de l’auteur de la Mécanique céleste sont pour la mémoire de Bailly le plus précieux des hommages. Nous n’avons pas à les expliquer en racontant l’éclat éphémère de son rôle honorable et trop court au début de la révolution, les ennuis, les tristesses qui l’ont suivi, ni à redire enfin après tant d’autres l’histoire de son assassinat juridique et la dignité calme de ses derniers moments au milieu des injures stoïquement supportées.

La famille de Lalande le destinait au barreau. Après de bonnes études faites à Grenoble, son père l’envoya demander à l’Université de Paris de plus fortes leçons sur la science du droit, mais le Collége royal l’attira tout d’abord; les leçons de Delisle et de Lemonnier lui révélèrent sa vocation; il fut reçu avocat, mais devint astronome. Favorisés en même temps par deux maîtres qui semblaient pour lui oublier leurs inimitiés, les débuts de Lalande furent brillants et faciles. Agé de vingt ans à peine, il fut chargé, grâce aux vives recommandations de Lemonnier, d’aller faire à Berlin, sur le méridien du cap de Bonne-Espérance, les observations que La Caille devait combiner aux siennes pour en déduire la parallaxe de la lune.