La cour de Frédéric était ouverte à tous les académiciens et leur jeune missionnaire fut traité comme eux. Dans un bal d’apparat, Lalande, qui ne savait pas danser, invita sans façon une princesse royale et brouilla toutes les figures. Malgré les vifs reproches de Maupertuis, il ne comprit jamais toute la gravité d’une faute où se révèle, au début de sa carrière, un des traits caractéristiques de son esprit; dans le danseur maladroit qui, à l’âge de vingt ans, bravait si tranquillement l’étiquette, on reconnaît assez bien, en effet, le vieil astronome qui devait, cinquante ans plus tard, faire annoncer dans la gazette l’heure à laquelle il montrerait sur le Pont-Neuf l’anneau de Saturne et les satellites de Jupiter.

L’activité de Lalande ne souffrait aucun repos et la prodigieuse diversité de ses travaux a étonné ses contemporains. Ses observations et ses calculs astronomiques, la rédaction de la Connaissance des temps, de nombreux articles du Journal des savants, un traité complet d’astronomie où se trouve résumé, dit-il, tout ce qui a été fait en astronomie depuis 2,500 ans, une bibliographie astronomique, véritable trésor d’érudition où Lalande, qui a lu tous les ouvrages anciens et modernes relatifs à la science du ciel, rapporte, très-librement quelquefois, l’impression qu’il en a gardée. Cent cinquante mémoires originaux publiés enfin dans le recueil de l’Académie des sciences, pourraient être le fruit complet d’une ardeur continuée pendant le cours d’une longue vie, mais Lalande avait besoin d’écrire comme quelques-uns ont besoin de parler; on le voit dans tous ses ouvrages interrompre fréquemment son discours pour converser en quelque sorte avec le lecteur, et Lemonnier s’est montré piquant, sans être injuste, en nommant son traité d’astronomie la Grande Gazette.

Lalande, dont la curiosité s’étendait à tout, a composé, je dirais presque improvisé, un traité sur les canaux, un voyage en Italie où il n’est nullement question d’astronomie, la description de sept arts différents, un discours sur la douceur, un autre sur l’esprit de justice, gloire et sûreté des empires, un troisième enfin sur les avantages de la royauté. Il a composé de nombreux éloges, entre autres celui du maréchal de Saxe. «C’est à peine, dit Delambre, si l’on pourrait citer un personnage célèbre dont Lalande n’ait pas écrit l’éloge.» Mais s’il aimait à louer les morts, il disait toute la vérité aux vivants. On l’a repris, non sans raison, d’avoir rempli la bibliographie astronomique de décisions trop rudes et trop formelles, telle que celle-ci adressée à un livre contemporain: «C’est une suite d’absurdités.» A l’occasion d’expériences singulières mais douteuses, il écrit en note: «Ces expériences étaient supposées, nous avons su que c’était par le père Berthier oratorien, le Jésuite avait plus d’esprit.»

A propos de l’Histoire de l’Astronomie de Weidler, il dit: «C’est la seule histoire complète de l’astronomie qu’on ait eue jusqu’à présent; elle est remplie d’érudition et de recherches. Delisle seul aurait eu dans ses manuscrits de quoi la perfectionner pour les détails et les recherches d’érudition. Bailly en a donné une plus étendue, en cinq volumes, mais celle de Weidler est précieuse par le grand nombre de faits, et celle de Bailly contient beaucoup de phrases, d’hypothèses et de dissertations. Je lui représentai dès le commencement qu’il pourrait employer son temps plus utilement pour l’astronomie.»

L’ardeur de Lalande et la sincérité de ses impressions éclatent dans ses écrits, souvent fort négligés, par des expressions vives et naturelles.

«Dès 1768, dit-il dans le préambule de l’un de ses ouvrages, le citoyen Jeaurat ayant obtenu du duc de Choiseul, ministre de la guerre, la construction d’un observatoire à l’École militaire, je l’engageai à y faire un gros mur propre à recevoir un grand quart de cercle mural qui manquait à l’établissement et qui était nécessaire pour l’entreprise que je méditais. Nous n’avions pas alors l’instrument, mais je disais ce que la loi des servitudes dit de la pierre d’attente, perpetuo clamans; et je ne me suis pas trompé. Après avoir fait des efforts inutiles auprès des ministres les plus célèbres et les plus savants, Malesherbes et Turgot, pour obtenir un mural, je l’obtins en 1774 de Begeret, receveur général des finances. On voit dans l’Évangile que le publicain fit honte au pharisien.»

Ces lignes n’ont pas besoin d’être signées, et tout lecteur familier avec les écrits des astronomes y reconnaîtra le cachet très-marqué de Lalande.

Sous des formes brusques et âpres parfois, Lalande cachait d’excellentes et solides qualités. Mécontent souvent de lui-même et sincère envers lui comme envers les autres, il avouait de bonne foi ses défauts et son impuissance à les vaincre. En parlant d’une femme réellement distinguée, Mme Lepaute, qui l’aida souvent, ainsi que Clairaut, dans ses calculs astronomiques, il dit avec émotion: «Elle supporta mes défauts et contribua à les diminuer.»

Si cédant à son premier mouvement et poussant à bout ses avantages, il accueillit plus d’une fois trop irrespectueusement les injustes critiques de son maître et premier protecteur Lemonnier, c’est qu’irrévérencieux par nature, et discutant avec rudesse, il pouvait s’emporter jusqu’à la colère sans imaginer mettre en péril une amitié chez lui sincère et inébranlable, et lorsqu’un jour l’irascible vieillard lui défendit de reparaître chez lui pendant une demi-révolution des nœuds de la lune, c’est-à-dire neuf ans, il lui répondit comme Antisthènes à Diogène: «Vous ne trouverez pas de bâton assez fort pour m’éloigner de vous.» Incrédule enfin et irréligieux avec passion, il n’hésita pas pendant la Terreur à cacher dans son observatoire plusieurs prêtres dont la vie était menacée. «Si l’on vient faire des recherches, leur dit-il, nous vous ferons passer pour astronomes.» Et comme ils hésitaient: «Ce ne sera pas un mensonge, reprit-il; vous vous occupez du ciel autrement, mais tout autant que moi.»

Pingré, religieux génovéfain et entré de bonne heure dans la congrégation des Pères qui l’avaient élevé, fut pendant sa jeunesse étranger à la science; la théologie l’occupait tout entier. Accusé de jansénisme et relégué comme professeur de grammaire au collége de Rouen, il apprit que l’Académie des sciences et belles-lettres de la ville ne comptait pas un seul astronome, et voyant une position honorable et utile à prendre, il aborda courageusement, à l’âge de trente-huit ans, les premières études scientifiques.