Après avoir prouvé que la rosée ne tombe pas du ciel, Dufay se montra trop prompt à en conclure qu’elle s’élève par conséquent de la terre. La conséquence n’est pas rigoureuse, autant vaudrait dire que, dans les jours d’hiver, le givre qui se dépose à l’intérieur de nos appartements, sur les vitres des fenêtres, s’élève nécessairement du plancher de la chambre parce qu’il ne descend pas du plafond. La rosée naît dans l’air, à toute hauteur et partout où un corps suffisamment refroidi fait condenser la vapeur qui s’y trouve disséminée.

Dufay obtint en 1732, avec le titre de surintendant du Jardin des Plantes, toutes les prérogatives de ses prédécesseurs. Son administration bienveillante sans partialité et attentive aux intérêts de la science, releva bientôt l’établissement fort amoindri entre les mains négligentes, et despotiques pourtant, du successeur de Fagon. Chirac, premier médecin du roi, avait reçu la direction du Jardin comme une dépendance de sa charge. Inférieur à Fagon par la science, il l’était surtout en dévouement et en zèle. Jaloux de tous ses droits et impérieusement attentif aux détails, il voulait trancher les questions par lui-même, jusque-là qu’aucune plante ou graine ne pouvait être donnée ou reçue que par lui; devenu ainsi le principe et le centre de toutes les affaires du Jardin, il se laissa absorber par une clientèle toujours croissante et son incurie laissait tout périr, lorsque fort heureusement Dufay lui succéda. L’étude de l’histoire naturelle devenait pour l’habile physicien une sorte de devoir, mais curieux de contenter son esprit, non de diriger celui des autres, il laissait à chacun toute sa liberté.

On lui doit plusieurs observations sur la salamandre et sur la sensitive. Un préjugé fort ancien attribue à la salamandre la faculté de vivre dans le feu. Maupertuis, pour en faire justice, avait jugé utile de jeter plusieurs salamandres au milieu d’un brasier ardent, il les vit s’y consumer et se réduire en cendres. La démonstration était suffisante; Dufay cependant crut la mettre dans un plus grand jour en prouvant, ce sont ses propres paroles, que non-seulement les salamandres ne vivent pas dans le feu, mais que tout au contraire elles vivent dans l’eau glacée par le froid où elles ont gelé. La salamandre emprisonnée dans un bloc de glace peut y demeurer plusieurs jours et survivre au dégel.

Les deux frères de Jussieu devinrent les amis de Dufay et il suivit leurs sages conseils sans avoir l’idée cependant de proposer Bernard pour son successeur. Le titre d’intendant, dans les idées du temps, ne pouvait convenir à un homme aussi modeste et si peu disposé à fréquenter les grands. Atteint subitement par la petite vérole et dans la prévision d’une mort prochaine, Dufay recommanda au roi le jeune Buffon, qui n’avait alors aucun titre à un tel choix. On sait assez qu’il en acquit depuis et que la science n’eut pas à regretter la dernière inspiration de Dufay.

L’abbé Nollet, disciple de Dufay comme physicien, a beaucoup contribué, sans être un inventeur, à répandre le goût des études et des expériences scientifiques. Démonstrateur très-adroit en même temps que professeur habile, l’abbé Nollet, pendant plus de trente ans, a enseigné la physique avec un succès toujours croissant.

C’est malheureusement par une discussion dans laquelle il défendait la mauvaise cause, que son nom est surtout resté célèbre. L’influence que lui donnait une réputation fort grande alors, fut employée à combattre l’emploi des paratonnerres, lorsqu’ils furent proposés par Franklin. Voici dans quels termes il en rend compte dans un ouvrage qui, lors de son apparition, en 1752, ne laissa pas de faire quelque bruit et qui a eu depuis plusieurs éditions:

«Un Anglais, nommé Benjamin Franklin, habitant la Pensylvanie, s’étant occupé depuis quelques années à répéter avec ses amis des expériences d’électricité, s’est formé sur cette matière des idées assez singulières, la plupart ingénieuses et séduisantes au premier abord; il a cherché à les appuyer sur des expériences et du tout ensemble il a fait plusieurs écrits qu’il a fait passer à Londres en dissertations. Après avoir remarqué que la matière qui part d’un corps électrisé enfile plus aisément et de plus loin la pointe d’une aiguille qu’un pareil corps qui serait arrondi par le bout, et reconnaissant d’ailleurs une certaine analogie entre le tonnerre et l’électricité, il ose assurer que des verges de fer pointues dressées en l’air sous un nuage orageux tireraient à elles la matière de la foudre et la feraient passer sans éclat et sans danger jusque dans le corps immense de la terre où elle resterait comme absorbée.» La nature électrique de la foudre fut constatée pour la première fois en France par Dalibard et Buffon, qui obtinrent d’un nuage orageux des effets extraordinaires et prodigieux, mais Franklin était leur guide, c’est à lui qu’ils rapportaient tout l’honneur de la découverte, et ils invitaient les curieux et les savants à assister aux expériences de Philadelphie.

«Ce singulier phénomène, dit Nollet, ne fut pas plutôt observé et vérifié, que l’admiration monta jusqu’à l’enthousiasme. La plupart de ceux qui l’apprirent, en se dissimulant l’énorme distance qu’il y a entre le fait et les conséquences qu’on en voulait tirer, crurent de bonne foi, sur les paroles de ceux qui le leur disaient, que les fluides du ciel seraient désormais en la puissance des hommes et que pour se garantir du tonnerre il suffirait de dresser des pointes sur le sommet des édifices. Quelques personnes assuraient d’un ton sincère qu’un voyageur en rase campagne pourrait s’en défendre en mettant l’épée à la main contre la nuée. Les gens d’église, qui n’en portent pas, commençaient à se plaindre de ne pas avoir cet avantage, mais on leur a montré dans le livre de M. Franklin, qui était comme l’évangile du jour, qu’on pouvait suppléer au pouvoir des pointes en laissant bien mouiller ses habits, ce qui est extrêmement facile en temps d’orage.»