Mariotte ignorait, on le voit assez, l’essentiel de la géométrie, et le style précis et serré de la langue algébrique lui semble obscur et incompréhensible. Mais dans tous ses écrits, on peut le dire, le sens le plus droit et le plus fin remplace, avec succès souvent, parfois avec génie, cet instrument puissant qui lui manque, et dont toutes les règles de la logique sur lesquelles Mariotte a écrit un traité, ne sont, pour qui le possède, qu’un commentaire intuitif et sans vertu.
Malgré les beaux travaux de Sauveur sur l’acoustique et plusieurs expériences d’Amontons sur le frottement et sur la chaleur, les savants, dans les premières années du XVIIIe siècle, semblaient renoncer à l’espoir de pénétrer plus avant dans les secrets du monde physique.
Le célèbre Montesquieu disait, en 1717, à la séance de rentrée de l’Académie de Bordeaux:
«Les découvertes sont devenues bien rares et il semble qu’il y ait une sorte d’épuisement dans les observations et dans les observateurs.... La nature, après s’être cachée pendant tant d’années, se montra tout à coup dans le siècle passé, moment bien favorable pour les savants d’alors, qui virent ce que personne avant eux n’avait vu. On fit dans ce siècle tant de découvertes qu’on peut le regarder non-seulement comme le plus florissant, mais encore comme le premier âge de la philosophie qui, dans les siècles précédents, n’était pas même dans son enfance. C’est alors qu’on mit au jour des systèmes, qu’on développa des principes, qu’on découvrit ces méthodes si fécondes et si générales. Nous ne travaillons plus que d’après ces grands philosophes; il semble que les découvertes d’à présent ne soient qu’un hommage que nous leur rendons et un humble aveu que nous tenons tout d’eux. Nous sommes presque réduits à pleurer, comme Alexandre, de ce que nos pères aient tout fait et n’ont rien laissé à notre gloire.»
Ils avaient beaucoup laissé au contraire. L’assoupissement dont se plaint Montesquieu devait être suivi du plus brillant réveil, et l’arbre immortel qu’il croyait desséché n’avait pas encore donné ses plus beaux fruits.
Géomètre et astronome en même temps que physicien, chef véritable d’une expédition célèbre dans laquelle, sans s’écarter jamais du but, il s’est montré observateur attentif et sagace de tous les phénomènes de la nature, Bouguer doit être compté parmi les membres illustres de l’Académie des sciences.
Le père de Bouguer, professeur de mathématiques et de navigation au Croisic, le destinait à la même carrière et lui enseigna la géométrie dès sa première enfance. Le jeune Bouguer, professeur à l’âge de seize ans, continua au Croisic, puis au Havre, de profondes études sur toutes les parties de la science. Les prix fondés par M. de Meslay excitèrent son ardeur et l’Académie couronna successivement trois de ses mémoires, sur la mâture des vaisseaux, sur les observations en mer et sur l’aiguille aimantée. Dans un ouvrage considérable de Bouguer, publié à la même époque, sur la gradation de la lumière, la science mathématique la plus profonde et la plus sage dirige et interprète les expériences les plus délicates. Bouguer, dans cet ouvrage, a créé une des branches de la physique: la photométrie. Bouguer a proposé un micromètre fondé sur un principe extrêmement nouveau et que son emploi commode pour déterminer le diamètre apparent du soleil a fait nommer héliomètre. Le livre de Bouguer sur la figure de la terre est resté cependant son œuvre capitale. Élargissant la tâche que l’Académie lui avait confiée, Bouguer montre, sur les sujets les plus divers, la solidité de son savoir et l’industrie de son esprit. Cet excellent ouvrage, excita d’injustes réclamations qui, repoussées avec aigreur, engendrèrent d’interminables querelles dont Lacondamine et Bouguer fatiguèrent pendant plus de dix ans l’Académie et le public. Bouguer avait raison au fond; mais les attaques enjouées et les fines railleries de son irréconciliable adversaire attiraient assez l’attention et trouvaient assez de créance pour attrister sérieusement les dernières années de l’illustre et excellent physicien.
Curieux comme Bouguer des vérités de la physique et aussi exact qu’ingénieux à observer, Dufay fut un académicien plein de zèle et véritablement digne de ce nom. Voué d’abord à la carrière des armes, il y renonça jeune encore en emportant, avec l’estime de tous, de puissantes et chaudes protections. Les premiers travaux de Dufay exécutés pendant les loisirs de sa vie militaire ne se ressentent pas d’un tel partage, et quand, au sortir du camp, l’Académie lui ouvrit immédiatement ses portes, il tenait rang déjà parmi les hommes considérables de la science. Curieux de toutes les sciences à la fois, il a laissé, dans presque toutes, la trace d’un esprit droit et éclairé. Dufay a donné d’excellents mémoires sur les sujets les plus divers.
L’électricité lui doit l’hypothèse des deux fluides électriques. Il a étudié la double réfraction avec plus de soin et de précision que ses devanciers. Son mémoire sur la phosphorescence, précédé d’une introduction historique aussi savante que judicieuse, a acquis récemment une importance inattendue. M. E. Becquerel, en étendant excellemment et au delà de toute limite prévue les faits singuliers qu’il rapporte, y a montré une loi générale de la nature dont l’histoire devra mentionner à jamais le nom de Dufay.
Si des expériences très-exactes n’ont pas révélé à Dufay l’explication véritable de la rosée, c’est que, mal posé par ses devanciers, le problème aurait exigé la connaissance anticipée de la théorie des vapeurs. Quelle est l’origine de la rosée? Est-ce le ciel qui la verse ou le sol qui la produit? Ces deux hypothèses sont les seules possibles et c’est entre elles qu’il faut choisir. Tel est le dilemme inexact qui, pendant plus d’un siècle, a égaré les physiciens, et dont Dufay lui-même n’a pas su se dégager.