Homberg alors change encore une fois de méthode et tente la voie de la fermentation, qui est, dit-il, une voie douce, où la violence du feu n’a pas de part. Il sépare d’abord le flegme superflu de la matière par le bain-marie, pour pouvoir garder commodément la matière desséchée et se débarrasser des quatre hommes que, depuis trois mois, il entretenait consciencieusement pour la fournir; pour faire fermenter la matière, il la mit en poudre en versant dessus six fois autant de flegme qu’il en avait été séparé par la distillation, puis le tout fut chauffé en vase clos au bain-marie, pendant six semaines, à une douce chaleur; en distillant ensuite, la partie aqueuse avait perdu presque toute son odeur. Homberg put en donner à quelques personnes dont le teint était gâté, et qui, en s’en débarbouillant une fois par jour, ont adouci, dit-il, et blanchi considérablement leur peau.

Le résidu donna enfin par la distillation une huile incolore presque sans odeur, et le peu qu’elle en avait était légèrement aromatique.

Lémery, qui, pendant plus de trente ans, partagea avec Homberg l’honneur de représenter la chimie dans l’Académie des sciences, était élève d’un apothicaire de Rouen, puis d’un chimiste nommé Glazer, démonstrateur au Jardin du Roi, et fort avare cependant des idées obscures qu’il avait sur la science. Lémery le quitta bientôt pour se placer, pendant près de trois ans, chez un apothicaire de Montpellier nommé Verchaut, dont les leçons l’auraient encore laissé fort ignorant, s’il n’avait trouvé moyen de s’instruire lui-même en s’aidant des livres et du laboratoire de son maître. Il ne tarda pas à ouvrir des cours qui attirèrent chez maître Verchaut tous les curieux de Montpellier, parmi lesquels se trouvaient, au grand honneur du jeune élève, des professeurs même de la faculté. Bien différent de ses premiers maîtres, Lémery ne se plaisait pas moins à révéler les secrets de la science qu’à en étaler les merveilles; il avait le don et la passion de l’enseignement, et ses cours, qui ne cessèrent qu’avec sa vie, ont servi, autant au moins que ses livres, à répandre dans toute l’Europe le goût et la pratique des opérations chimiques. Il devint apothicaire à Paris et professa chez lui dans la rue Galande. Son laboratoire, dit Fontenelle, était moins une chambre qu’une cave et presque un antre magique éclairé de la seule lueur des fourneaux; l’affluence y était si grande, qu’à peine y avait-il de place pour les opérations; les dames mêmes, entraînées par la mode, ne craignaient pas de s’y montrer. Ses leçons, comme celles de Duverney sur l’anatomie, devinrent bientôt célèbres dans toute l’Europe; les jeunes étrangers venaient à Paris par centaines dans le seul but d’entendre ces deux maîtres, dont ils rapportaient au loin la réputation d’éloquence et de parfaite clarté.

Le traité de chimie de Lémery, qui de 1675 à 1713, a eu dix éditions, et qui fut traduit dans toutes les langues de l’Europe, ne nous aide pas, il faut l’avouer, à comprendre cette clarté si vantée des contemporains; il faudrait, sans doute, pour s’en rendre compte, le comparer aux écrits mystérieux et énigmatiques des chercheurs du grand œuvre.

Le premier principe que l’on peut admettre pour la composition des mixtes est, dit-il immédiatement après avoir posé ses définitions, un esprit universel qui, étant répandu partout, produit diverses choses, suivant les diverses matrices, ou pores de la terre, dans lesquelles il se trouve embarrassé; mais, comme ce principe est un peu métaphysique et qu’il ne tombe pas sous le sens, il est bon, ajoute-t-il, d’en établir de sensibles, et je rapporterai ceux dont on se sert communément.

Les chimistes, en faisant l’analyse des mixtes, ont trouvé, dit-il, cinq sortes de substances, l’eau, l’esprit, l’huile et le sel, et la terre; de ces cinq, il y en a trois actifs, l’esprit, l’huile et le sel, et deux passifs, l’eau et la terre. Ils les ont appelés actifs, parce qu’étant dans un grand mouvement ils font toute l’action du mixte: ils ont nommé les autres passifs parce qu’étant en repos ils ne servent qu’à arrêter la vivacité des actifs. Toutes ces distinctions fausses ou insignifiantes, sont l’œuvre de ses prédécesseurs, et Lémery n’en est pas responsable; mais c’est lui-même qui parle, et avec beaucoup de sens, lorsqu’il ajoute: Le nom de principe, en chimie, ne doit pas être pris dans une signification tout à fait exacte, car les substances à qui l’on a donné ce nom ne sont principes qu’à notre égard et qu’en tant que nous ne pouvons point aller plus avant dans la division des corps; mais on comprend bien que ces principes sont encore divisibles en une infinité de parties qui pourraient, à plus juste titre, être appelées principes.

Le traité de chimie est la représentation exacte de la science positive à cette époque: toutes les opérations y sont clairement expliquées et décrites pour la pratique; les idées théoriques y tiennent peu de place, et, quoiqu’il définisse la chimie la science de l’analyse, la préparation des divers composés le remplit presque tout entier. Il se vendit, dit Fontenelle, comme un ouvrage de galanterie ou de satire; on le traduisit en latin, en allemand, en anglais et en espagnol; et les traducteurs, presque tous élèves de l’auteur, se plaisaient à vanter dans leurs préfaces l’habileté et la gloire de leur maître. L’autorité du grand Lémery, en matière de chimie, dit le traducteur espagnol, est plutôt unique que considérable.

Les persécutions religieuses vinrent troubler la vie de Lémery. Au milieu de sa plus grande prospérité, il reçut, comme protestant, ordre de quitter sa charge d’apothicaire. Croyant être plus tranquille en devenant médecin, il prit à Caen le bonnet de docteur, mais la révocation de l’édit de Nantes lui enleva bientôt aussi le droit d’exercer la médecine. C’est alors, dit Fontenelle, que, voyant sa fortune plutôt renversée que dérangée, l’esprit constamment occupé des chagrins du présent et des craintes de l’avenir, il vint enfin à craindre un plus grand mal, celui de souffrir pour une mauvaise cause en pure perte; il s’appliqua davantage aux preuves de la religion catholique et se réunit à l’Église avec toute sa famille. Les jours de prospérité revinrent pour lui; on ne pouvait plus lui rendre le titre d’apothicaire, mais, grâce à son mérite et un peu aussi à celui de sa conversion, on lui permit de préparer et de vendre des drogues: ses confrères réclamèrent inutilement, et il retrouva ses écoliers, ses malades et le grand débit de ses préparations.

Estienne-François Geoffroy, entré fort jeune à l’Académie comme élève, devait y fournir une longue et très-honorable carrière. Son père, riche apothicaire, n’épargna rien pour lui donner la plus excellente éducation; il eut les plus grands maîtres en tous genres. Des savants illustres, Cassini, le père Sébastien, Duverney et Homberg, tenaient chez lui des conférences réglées, où les jeunes gens des plus grandes familles briguaient la faveur d’assister, et qui furent, dit-on, l’origine de l’établissement des expériences de physique dans les colléges. L’éducation du jeune Geoffroy fut complétée par de nombreux voyages entrepris en compagnie de plusieurs grands personnages qui, avant même qu’il eût pris le grade de docteur, l’emmenaient avec eux pour soigner leur santé et le traitaient plus en ami qu’en médecin. La clientèle de Geoffroy, qui devint bientôt des plus brillantes, ne lui fit jamais négliger la science. Il avait pris au sérieux la thèse qu’il soutint devant la Faculté pour obtenir son premier grade: «Un médecin, disait-il, est en même temps un mécanicien chimiste.» En cultivant la science pure, il croyait fermement contribuer au progrès de son art. Un de ses travaux, qui attira vivement l’attention, mérite une place importante dans l’histoire des théories chimiques. En disposant dans une table fort courte les diverses substances que la chimie considère, Geoffroy croyait pouvoir indiquer l’ordre de leurs préférences les unes pour les autres et, dans chaque cas, déduire à l’avance d’une règle sans exception les décompositions et compositions qui doivent se produire. Lorsque deux substances sont unies, il admet qu’une troisième qui survient, et qui a plus d’affinité pour l’une, met l’autre en liberté et lui fait lâcher prise. Si, par exemple, l’huile de vitriol décompose le salpêtre, c’est qu’elle chasse l’acide nitrique dont l’affinité pour la potasse est moindre que la sienne.