La volonté de Macquer, cette lettre le marque assez, était aussi opposée aux idées nouvelles que son esprit mal préparé à les accueillir; mais il avait le sens trop droit pour n’être pas enfin désabusé. Vaincu sans vouloir se rendre, il prit le plus mauvais de tous les partis. Gardien volontaire d’un édifice branlant, il tenta sans le quitter d’en changer la structure, et continuant à parler comme Stahl, accepta sans le dire plus d’une idée de Lavoisier. C’était, pour l’illustre novateur le présage assuré d’une victoire complète.
C’est de l’étude des gaz que sortit surtout la lumière, et les chimistes français, qui en comprirent trop tard l’importance, ont laissé à Boyle, à Hales et à Black l’honneur d’être les précurseurs de Lavoisier, comme à Priestley, à Cavendish et à Scheele celui d’être sur certains points ses émules.
Les chimistes aujourd’hui comptent des centaines de gaz parfaitement définis, et aussi différents les uns des autres que le fer l’est du cuivre, le marbre du cristal de roche et l’eau de l’alcool ou du mercure. Ces gaz ne produisent pas seulement certains effets extraordinaires et exceptionnels, mais il n’est pas de réaction chimique, pour ainsi dire, dans laquelle ils ne jouent un rôle actif, soit en se dégageant d’une combinaison qui contenait leurs éléments, soit en s’incorporant à une substance nouvelle. Tant qu’on ne vit en eux qu’une vaine et insignifiante fumée, la science, impuissante à rien approfondir, était condamnée aux contradictions. L’étude des divers gaz et la découverte des moyens de les recueillir devait donc être le signal d’un grand progrès. L’histoire de la chimie aurait ici à citer avec honneur les noms de van Helmont, de Hales, de Boerhave et de Cavendish; mais quoique postérieurs, les travaux de Priestley méritent un rang à part. Inventeur de l’appareil employé encore aujourd’hui pour recueillir les gaz, il a découvert et étudié un grand nombre d’entre eux en constatant leurs propriétés trop diverses et trop tranchées pour que la confusion restât possible.
Les travaux de Priestley ont exercé sur les recherches de Lavoisier une influence loyalement reconnue; mais en reproduisant les phénomènes si remarquables et si nouveaux découverts par le chimiste anglais, Lavoisier, qui les étudie la balance à la main, passe de bien loin son rival par l’interprétation qu’il en donne. Il comprend le premier que les réactions sont des échanges dans lesquels rien ne peut se gagner ou se perdre, et que le poids des produits solides, liquides ou gazeux d’une opération chimique est égal, grain pour grain, à celui des agents qui leur donnent naissance.
Lavoisier, dès son premier travail sur la nature de l’eau, rencontre et invoque ce principe sous une forme aussi nette que saisissante.
Van Helmont rapporte qu’ayant mis dans un vase d’argile deux cents livres de terre séchée au four, et l’ayant ensuite humectée avec de l’eau de pluie, il y avait planté un tronc de saule du poids de cent livres; au bout de cinq ans ce même arbre pesait cent soixante-neuf livres, et l’on ne s’était servi pour l’arroser que d’eau de pluie ou d’eau distillée; on avait même poussé la précaution jusqu’à couvrir le pot d’une lame d’étain percée de plusieurs trous, pour empêcher la poussière de s’y déposer. La terre, au bout des cinq ans, n’avait perdu que deux onces de son poids; c’est donc l’eau, ajoutait-il, qui a seule fourni à l’accroissement du saule et qui s’est convertie en bois, en écorce, en racines, peut-être même en cendres.
L’expérience, répétée et variée de bien des façons depuis un siècle, avait toujours donné le même résultat, dont la conclusion semblait fort évidente. Lavoisier en juge autrement: «Il est, dit-il, une autre source dont les végétaux tirent sans doute la plus grande partie des principes qu’on y découvre par l’analyse. On sait, par les expériences de MM. Hales, Guettard, Duhamel et Bonnet, qu’il s’exerce non-seulement dans les plantes une transpiration considérable, mais qu’elles exercent encore par la surface de leurs feuilles une véritable succion au moyen de laquelle elles absorbent les vapeurs répandues dans l’atmosphère.
Sans entrer pour cette fois dans un plus grand détail et sans pénétrer tout le secret, Lavoisier montre déjà, en suivant la bonne voie, une méthode aussi sûre que sévère. La transformation de l’eau en terre, annoncée et montrée par plusieurs auteurs, est une illusion dont il dénonce les causes, et leur eau solidifiée n’est autre, comme il le montre très-distinctement, que le verre du vase dissous en partie par l’ébullition prolongée.
L’étude d’un phénomène fort anciennement connu et très-analogue au fond à l’expérience du vase de van Helmont, devait conduire Lavoisier à la grande découverte dont il fut l’occasion et la preuve. Presque tous les métaux, le fer, le plomb, l’étain, le mercure, augmentent de poids par leur calcination à l’air: c’était depuis longtemps un fait incontesté et dont la vérification est trop facile pour laisser place à aucune objection sérieuse. Une livre de plomb, par exemple, calcinée un temps suffisant au contact de l’air, se brûle complétement, comme nous disons aujourd’hui, et se transforme en chaux de plomb ou litharge, qui, mélangée à du charbon en poudre et chauffée de nouveau, reproduit une livre de plomb.