Quelle est la cause de l’augmentation du poids? Le métal, en brûlant, perd, suivant Stahl, du phlogistique, il devient plus lourd cependant. Il y a donc là une contradiction visible. Stahl ne s’en explique ni ne s’en préoccupe, et ses successeurs, prévenus par le même préjugé, avaient laissé tomber ce fait dans un oubli si complet que Lavoisier le crut entièrement nouveau. Pour prendre le temps d’affermir les preuves en s’assurant la priorité de la découverte, il déposa à l’Académie un écrit cacheté conçu en ces termes:
«Il y a environ huit jours que j’ai découvert que le soufre en brûlant, loin de perdre de son poids, en acquérait au contraire, c’est-à-dire que d’une livre de soufre on pouvait retirer beaucoup plus d’une livre d’acide vitriolique, abstraction faite de l’humidité de l’air. Il en est de même du phosphore. Cette augmentation de poids vient d’une quantité prodigieuse d’air qui se fixe pendant la combustion et qui se combine avec les vapeurs.
«Cette découverte, que j’ai constatée par des expériences que je regarde comme décisives, m’a fait penser que ce qui s’observait dans la combustion du soufre et du phosphore pouvait bien avoir lieu à l’égard de tous les corps, qui acquièrent du poids par la combustion et la calcination, et je me suis persuadé que l’augmentation du poids des chaux métalliques tenait à la même cause. L’expérience a complétement confirmé mes conjectures; j’ai fait la réduction de la litharge dans des vaisseaux fermés, avec l’appareil de Hales, et j’ai observé qu’il se dégageait, au moment du passage de la chaux en métal, une quantité considérable d’air et que cet air formait un volume mille fois plus grand que la quantité de litharge employée. Cette découverte me paraît une des plus intéressantes de celles qui aient été faites depuis Stahl; j’ai cru devoir m’en assurer la propriété en faisant le présent dépôt entre les mains du secrétaire de l’Académie pour demeurer secret jusqu’au moment où je publierai mes expériences.»
L’assertion de Lavoisier eut le sort commun de presque toutes les découvertes réellement capitales; on la repoussa comme contraire aux principes connus, et ses adversaires, animés à la combattre, contestèrent successivement toutes les preuves, jusqu’au jour où, convaincus sur ce point, ils découvrirent qu’elle n’était pas nouvelle. On lit dans un rapport fait six ans après à l’Académie, sur la seconde édition du Dictionnaire de chimie de Macquer:
«C’est surtout en lisant les articles, Affinité, Pesanteur, Causticité, Feu, Phlogistique, Combustion, Gaz et autres, qu’on est convaincu de la différence qui existe entre une théorie sage, exacte, fondée sur un grand nombre d’expériences et un système hasardé, fruit précoce d’une imagination plus échauffée que brillante et plus curieuse d’obtenir les suffrages que de les mériter.»
L’allusion est évidente; les commissaires, malheureusement pour eux, ont voulu la rendre claire.
La question de priorité ne tarda pas aussi à être soulevée; on produisit un livre de Jean Rey, imprimé en 1630 où, après avoir écarté les diverses explications proposées pour l’accroissement de poids des chaux métalliques, l’auteur ajoutait: «A cette demande donc, appuyé sur les fondements juxtaposés, je réponds et soutiens glorieusement que le surcroît de poids vient de l’air qui dans le vase a été espessi, appesanti et rendu aucunement adhésif, par la véhémente et longuement continue chaleur du fourneau, lequel air se mêle avec la chaux (à ce aidant l’agitation fréquente) et s’attache à ses plus menues parties, non autrement que l’eau appesantit le sable que vous jetez en icelle pour s’attacher et adhérer à ses moindres grains.»
Ce passage d’un livre complétement oublié déclare le secret de la combustion avec tant de force et en termes si exacts et si clairs, que Lavoisier y soupçonna d’abord l’intercalation frauduleuse d’un texte nouveau; mais le doute n’était pas possible. A défaut du livre de Jean Rey on aurait pu citer les registres de l’Académie elle-même et une expérience concluante exactement interprétée par Duclos en 1667. Lavoisier ne chercha pas à contester. Ses adversaires auraient dû convenir en même temps que, plus étendue et plus haute, sa gloire d’inventeur n’avait rien à y perdre. Il ne s’agit pas en effet ici d’un éclair brillant de la pensée, notre admiration pour Lavoisier ne s’attache que pour une faible part à l’idée très-simple qu’un génie moindre aurait pu concevoir et produire; mais Lavoisier seul pouvait apporter pour la féconder et la mettre en lumière tant d’art et de sobriété dans le choix des expériences, tant de justesse dans leur discussion, tant de prudence et de génie enfin dans les hypothèses accessoires. C’est par là qu’en se montrant inimitable, il a égalé les inventeurs les plus illustres.
Pendant plus de vingt ans, passant sans repos d’un travail à un autre, il ramena peu à peu les esprits par la variété persévérante de ses preuves et la clarté de ses explications: après avoir démontré dans l’air atmosphérique l’agent nécessaire de la combustion et prouvé qu’elle est impossible partout où il ne pénètre pas; après avoir établi qu’en s’associant au corps qu’il brûle, il y demeure condensé, dans la proportion quelquefois de mille volumes pour un, il fallait chercher, en pénétrant plus en détail, si l’air tout entier intervient dans le phénomène, ou s’il agit par une de ses parties seulement. La découverte de l’oxygène était le complément nécessaire de la théorie nouvelle: Priestley, sur ce point, a devancé le chimiste français. Avec des talents tout autres et un génie moins élevé, il a joué dans la science un rôle presque égal. Un heureux et singulier instinct semblait lui révéler incessamment les faits les plus importants et les plus nouveaux, mais ils restaient stériles entre ses mains, et la théorie qui les rassemble et les utilise pour en montrer la convenance et le véritable rapport est due tout entière à Lavoisier.