En commençant un mémoire très-court et très-simple, plein d’un grand sens et de raisonnements rigoureux et prudents, Lavoisier dit loyalement: «Je dois prévenir le public qu’une partie des expériences contenues dans ce mémoire ne m’appartient pas en propre; peut-être même, rigoureusement parlant, n’en est-il aucune dont M. Priestley ne puisse réclamer la première idée; mais comme les mêmes faits nous ont conduits à des conséquences diamétralement opposées, j’espère que si on a à me reprocher d’avoir emprunté des preuves des ouvrages de ce célèbre physicien, on ne me contestera pas au moins la propriété des conséquences.»

Tous les faits, en effet, cadrent et s’ajustent pour Lavoisier, qui les ordonne, les interprète et les prévoit. Priestley, au contraire, affectant d’opérer au hasard et à l’aventure, semble non-seulement en respecter mais en accroître la confusion; et pour n’en pas citer d’autre exemple, disons seulement que l’analyse de l’air, si nettement établie par Lavoisier, repose sur des faits qui, connus de Priestley, lui montraient dans notre atmosphère un mélange de terre et d’acide nitreux.

Parler plus amplement des travaux de Lavoisier serait entreprendre l’exposition des principes de la chimie moderne, dont aujourd’hui encore ils forment la partie la plus solide et la moins contestée.

Malgré l’abondance des preuves renouvelées avec profusion, les habitudes de la plupart des chimistes leur en dérobaient l’évidence; mais, tandis qu’ils résistaient encore, Lavoisier eut la joie de voir, dans leur admiration, les représentants les plus illustres des autres sciences interrompre leurs propres découvertes pour étendre et fortifier les siennes. Monge et Laplace, devenus ses disciples, puis ses collaborateurs, lui apportèrent avec l’autorité de leurs noms la puissance d’invention de leur génie vaste et facile et la rigueur de leurs premières études.

Monge, le premier peut-être, produisit par synthèse une quantité d’eau assez grande pour dissiper tous les doutes sincères, et Laplace, associé à Lavoisier lui-même, donna dans un admirable mémoire, avec les vrais principes de la théorie des chaleurs spécifiques, la méthode la plus assurée pour en obtenir la mesure.

Indépendamment du mérite de ses travaux, Lavoisier avait su se créer une autorité personnelle considérable: membre obligé et toujours utile des commissions les plus importantes, conseiller judicieux et fort écouté de ses confrères, nul n’eut plus de part que lui aux affaires de l’Académie. Riche, de plus, aimant à réunir les savants et à guider leurs premiers pas, Lavoisier, pendant plus d’un quart de siècle, sut se faire un des plus beaux rôles et des plus enviables que raconte l’histoire de la science.

La Révolution n’interrompit pas ses travaux, et tandis que plus ambitieux ou plus confiants, d’autres académiciens s’empressaient dans le tumulte des affaires publiques, le fondateur de la chimie moderne, délivré au contraire de l’embarras de sa ferme générale, et peu soucieux des problèmes que nul jamais ne saura résoudre, suivait tranquillement ses fortes pensées et communiquait à l’Académie la suite de ses découvertes. Également éloigné des sentiments extrêmes, contemplant la Révolution sans hostilité et la servant sans affecter de zèle, rien ne semblait le commettre à la fureur ou le désigner même à l’attention des puissants du jour. Malheureusement il était riche, il avait été fermier général, il n’en fallait pas davantage. On l’accusa d’avoir souillé le tabac du peuple en l’arrosant pour le faire fermenter. Lavoisier ne se défendit pas. Ses amis les plus chers, quoique cruellement avertis déjà, ne prirent pas au sérieux une accusation aussi absurde; ils apprirent cependant sa condamnation, et quelques minutes suffirent, suivant l’exclamation précieusement recueillie de Lagrange, pour faire tomber une de ces têtes que la nature produit à peine une fois en plusieurs siècles.

Berthollet, qui doit compter parmi les chimistes les plus illustres, avait appris de ses maîtres la théorie déjà bien ébranlée du phlogistique. Né à Annecy, il fit ses premières études à Chambéry et à Turin. Ses parents, le destinant à la carrière de médecin, l’envoyèrent chercher, près de la Faculté de Paris, l’enseignement le plus célèbre qui fût alors. Le professeur de chimie, dès ses premières leçons, lui fit oublier ses projets. On ne le vit plus aux autres cours; mais ses faibles ressources s’épuisèrent bien vite, et l’aide amicale et généreuse du célèbre Tronchin lui permit seule de prolonger son séjour en France. Introduit par lui près de la famille d’Orléans, il trouva dans le riche laboratoire construit pour Homberg par le Régent, tous les moyens d’étude et de recherches dont il profita sans retard.

Berthollet, dans ses premiers travaux, adopte sur tous les points la langue de Stahl et la théorie du phlogistique sans mentionner, même par voie d’allusion, les objections qui l’ont ébranlée.

Aussi perspicace que généreux, Lavoisier, chargé souvent de juger les travaux du jeune inventeur, l’élève et le soutient en louant sans réserve ses belles expériences; applaudissant sans faiblesse à l’esprit sagace qui le dirige, il lui signale les écueils inaperçus, et l’avertissant pour l’instruire non pour triompher de lui, il le ramène parfois à des découvertes importantes dont ses premières vues l’auraient écarté.