La doctrine du phlogistique, aux yeux de Berthollet, était alors plus que vraisemblable, et sa conversion complète ne date que de 1785. Il a donc fallu près de dix ans à Lavoisier pour déraciner tous ses doutes; mais leurs relations n’eurent jamais à souffrir d’une résistance toujours loyale et tenace sans obstination. A partir de cette époque, on voit les deux amis complétement d’accord, et la parole brillante de Fourcroy répandre dans la chaire du Jardin des Plantes la doctrine devenue commune; la trace de leur union devait être ineffaçable. Unis à Guyton de Morveau, encouragés d’abord et applaudis bientôt par les chimistes les plus illustres de l’Europe, ils osèrent proposer et faire accepter par l’ascendant de leur renommée, une réforme complète de la langue des chimistes.
Un esprit alors très-admiré, Condillac, avait exagéré singulièrement l’influence possible des signes de la pensée sur la formation et la combinaison des idées.
Ses principes, adoptés ou peu s’en faut par les penseurs les plus illustres, n’avaient pas jusque-là porté de fruits bien positifs. On crut faire merveille en dotant les chimistes de tous les avantages promis à une langue bien faite.
Quoique la réforme de la nomenclature ait été élaborée en dehors de l’Académie, Lavoisier, Berthollet et Fourcroy, qui s’associèrent à Guyton de Morveau pour égaler la simplicité du langage à celle de la théorie nouvelle, ne prétendaient nullement se soustraire à la règle. La section de chimie fut chargée d’examiner leur travail, et en autorisa l’impression sous le privilége de l’Académie, en essayant toutefois en faveur des idées anciennes une dernière et impuissante protestation.
«Cette théorie nouvelle, dit l’Académie, ce tableau, sont l’ouvrage de quatre hommes justement célèbres dans les sciences et qui s’en occupent depuis longtemps; ils ne l’ont formé qu’après avoir bien comparé sans doute les bases de la théorie ancienne avec les bases de la théorie nouvelle; ils fondent celle-ci sur des expériences belles et imposantes. Mais quelle théorie doit jamais donner naissance à des hommes doués de plus de génie, à un travail plus soutenu, plus opiniâtre, quelle autre réunit jamais les savants par un concert de plus belles expériences, par une masse de faits plus brillants que la doctrine du phlogistique?
«Ce n’est pas encore en un jour qu’on réforme, qu’on anéantit presque une langue déjà entendue, déjà familière même dans toute l’Europe, et qu’on lui en substitue une nouvelle d’après des étymologies ou étrangères à son génie, ou prises souvent dans une langue ancienne déjà presque ignorée des savants et dans laquelle il ne peut y avoir ni trace ni notion quelconque des choses ni des idées qu’on doit lui faire signifier.»
L’Académie, on le voit, faisait plus que des réserves.
Me permettra-t-on de dire que, sur la question spéciale du langage, je ne puis absolument la blâmer; la chimie subissait, cela est vrai, une complète et brillante transformation dont les mots nouveaux, soigneusement assortis aux idées, proclamaient le triomphe définitif et complet. Mais à cet avantage, tout entier de circonstance, on pouvait opposer plus d’un inconvénient.
Croit-on sérieusement qu’en continuant à appeler l’alcali volatil, ammoniaque au lieu d’azoture d’hydrogène, on ait compromis les progrès de la science ou la simplicité de son enseignement?
L’impuissance de cette nomenclature, qui croyait avoir tout prévu, à dénommer seulement les combinaisons du carbone et de l’hydrogène, n’a-t-elle pas retardé les progrès de la chimie organique, qui, pour y avoir forcément renoncé, a été longtemps considérée comme une science distincte et soumise à de tout autres principes?