Haüy, de même que Lavoisier, eut à soutenir plus d’une controverse. On l’accusa d’avoir fait revivre une théorie ancienne et justement délaissée. Romé de Lisle, le plus célèbre alors des minéralogistes, et peut-être le seul savant français réellement considérable au XVIIIe siècle qui n’ait pas appartenu à l’Académie, appelait plaisamment la théorie nouvelle l’hérésie des cristalloclastes. «Mais heureusement, dit Cuvier, nous ne connaissons d’hérétiques dans la science que ceux qui ne veulent pas suivre les progrès de leur siècle; et ce sont aujourd’hui Romé de Lisle et ceux qui lui ont succédé dans leur petite jalousie qu’atteint avec justice cette qualification.»
III.
LA FIN DE L’ACADÉMIE.
L’ACADÉMIE DE 1789 A 1793.
L’Académie des sciences, par l’importance croissante de ses travaux, comme par la juste célébrité de ses membres, avait acquis à la fin du XVIIIe siècle une haute et universelle influence. Sans être mêlée à la conduite des affaires, elle était consultée sur les questions les plus difficiles et les plus importantes. Non-seulement les savants et les inventeurs, mais les administrateurs de province, les assemblées d’États, le parlement, le lieutenant de police, les ministres eux-mêmes, prenaient souvent son avis et le suivaient quelquefois. Les membres, nommés par le roi, étaient désignés en réalité par les suffrages des académiciens, dirigés souvent, mais non contraints, dans l’exercice de leur liberté; les choix étaient d’ailleurs ce qu’ils sont et seront toujours, bons dans l’ensemble, appelant tôt ou tard tous ceux qu’à un siècle de distance l’historien des sciences s’étonnerait de voir écarter, et leur associant, dans une proportion un peu trop forte peut-être, des hommes obscurs aujourd’hui, gens de bien et de savoir, connus alors pour tels, il faut le supposer, mais dont les ouvrages nous semblent insignifiants, quand ils ne sont pas introuvables.
La science, dans les procès-verbaux, est mêlée aux seules affaires académiques, et, depuis le commencement du siècle, on n’y rencontrerait pas peut-être une seule allusion aux événements politiques. L’année 1789 fait à peine exception. Les pensionnaires sont exacts, aussi bien que les associés, aux réunions du mercredi et du samedi. Les membres honoraires seuls font défaut; mais c’est chez eux déjà une fort ancienne habitude: depuis plus de vingt ans, la colonne réservée à leurs signatures recevait un nom ou deux tout au plus sur chaque feuille de présence, et restait blanche quelquefois pendant des mois entiers.
Plus élevés et plus nombreux depuis plusieurs années, les travaux de science pure semblent s’augmenter et s’étendre encore. Laplace, Legendre, Borda et Coulomb représentent glorieusement l’astronomie, les mathématiques, la mécanique et la physique. Le Genera Plantarum, qui devait mériter et recevoir tant de louanges, vient accroître encore le grand nom des Jussieu, et Lavoisier enfin, marchant d’un pas assuré dans la voie qu’il a ouverte, fait imprimer avec le privilége de l’Académie l’immortel ouvrage qui, élevant la chimie au rang des sciences exactes, la rend, suivant l’expression de Lagrange, presque aussi facile que l’algèbre.
La date seule des procès-verbaux entraîne parfois la pensée bien loin des paisibles discussions qu’ils résument.