Bernard survécut longtemps à Antoine: silencieux et caché par goût et par modestie, il n’était ni inconnu ni abandonné, et sa profonde douleur, en alarmant ses amis, accrut l’assiduité et l’empressement des meilleurs d’entre eux; chaque mercredi et chaque samedi, son confrère Duhamel venait le prendre dans son carrosse et le conduire au Louvre, à la séance de l’Académie; il le ramenait ensuite et partageait son modeste repas.
Sa maison reçut en 1765 un hôte nouveau et un peu dépaysé d’abord. Laurent de Jussieu, le célèbre auteur du Genera plantarum, devint, à l’âge de dix-sept ans, le commensal et le compagnon d’un vieillard triste et sérieux, que pendant son enfance il n’avait pas approché une seule fois. Chacun cependant y mit du sien: les soins et les leçons de Bernard inspirèrent à Laurent, avec la déférence d’un disciple, une affection réellement filiale. La vie austère de Bernard, consacrée à la science et à l’amitié, n’avait jamais ouvert son cœur à d’autres joies; mais la nature de Laurent différait de la sienne; son oncle le comprit, et pourvu qu’il se montrât exact à l’heure du souper, le jeune homme n’était jamais questionné sur les sorties qui pouvaient le précéder ou le suivre.
L’affection et la vénération de Laurent méritèrent toute l’estime de Bernard, qui le traita bientôt comme un ami avec qui on peut tout penser, tout dire et tout entendre; la science eut toujours la plus grande mais non la seule place dans leurs entretiens, qui parfois même moins graves que de coutume, les amenaient à lire ensemble quelques pages de Rabelais. Le vieil oncle confia bientôt à son neveu toute l’administration de la maison en lui disant: «Tout ce qui est à moi est à toi.» Cette parole était vraie à la lettre et s’étendait à son trésor le plus intime, à l’œuvre et à la préoccupation de toute sa vie, à sa méthode de classification des plantes, dont il le fit l’héritier, le dépositaire et le continuateur. Longtemps après la mort de son frère, Bernard ayant une dépense considérable à faire, ouvrit un vieux coffre où Antoine déposait ses économies et y prit 40,000 francs; mais le coffre servit toujours au même usage, et au moment de la mort de Bernard, il était rempli de nouveau. «Mon grand-oncle, disait Adrien de Jussieu, le digne fils de Laurent, traita ses idées scientifiques comme ses écus. Il les empila sans daigner s’en servir, ouvrit son coffre une seule fois et le légua à son héritier encore à moitié plein. Le modeste Bernard, depuis longtemps grand-maître dans la science des plantes, et connu pour tel de tous les botanistes de l’Europe, avait constamment refusé de faire des leçons publiques; il craignait d’ignorer l’art de bien dire. Ce fut l’académicien Lemonnier, frère de l’astronome, qui succéda à Antoine dans la chaire du Jardin du Roi. Forcé bientôt comme médecin des enfants de France de résider à Versailles, il dut se faire suppléer à Paris. Buffon, sur la présentation de Bernard, fit monter Laurent de Jussieu, âgé de vingt-deux ans, dans la chaire où le digne vieillard, non moins ému que lui, lui présentait silencieusement, comme à ses prédécesseurs, les plantes soigneusement choisies et que souvent la veille il lui avait appris à connaître.
Bernard n’a presque rien écrit: quatre mémoires publiés par l’Académie des sciences forment ses œuvres complètes; ils n’expliqueraient pas, malgré leur mérite réel, son immense et juste renommée. Méditant sans cesse sur les caractères des plantes pour en peser l’importance, observant toutes les analogies, estimant toutes les différences, et dans la diversité des détails contemplant l’harmonie de l’ensemble, Bernard ne cherchait pour elles ni un dénombrement ni même une nomenclature ou une ordonnance, mais un enchaînement. Lorsque Louis XV, inspiré par Lemonnier, le chargea d’établir à Trianon, dans un jardin des plantes, une école pratique de botanique, Bernard, forcé de donner une direction, dut fixer enfin son esprit toujours en suspens, et l’ordonnance générale de ses plantations, tout en trahissant quelques incertitudes, révélait clairement le principe déjà trouvé de la méthode naturelle. Le catalogue des plantes de Trianon était l’esquisse d’un grand ouvrage. Laurent de Jussieu, dépositaire et héritier des résultats de son oncle, le fut aussi de ses principes; et en publiant, quinze ans après la mort de Bernard, le célèbre Genera plantarum, il vint achever et accomplir pieusement le dessein de celui qu’il nomma jusqu’au bout son guide et son maître.
Haüy, étranger aux sciences jusqu’à l’âge de quarante ans, amené par un heureux instinct de son génie à réunir et à étudier des minéraux, devint le créateur d’une science nouvelle et l’une des gloires les moins contestées de l’Académie. Fils d’une pauvre famille, élevé par charité au collége de Navarre et satisfait d’un modeste emploi de régent, il enseignait le latin aux élèves de sixième, puis successivement à ceux de quatrième et de seconde. Ami intime du grammairien Lhomond, il avait pris près de lui le goût de la botanique, qui le conduisit au Jardin des Plantes, où le cours de Daubenton sur la minéralogie l’introduisit dans l’étude des cristaux. Le caractère fondamental de l’espèce, qui dans les plantes et les animaux est tiré de la reproduction, manque complétement dans les minéraux; c’est là une difficulté qui a longtemps retardé les progrès de la science. La composition chimique fournit, il est vrai, une base précise de classification, mais cette composition d’une part n’est pas toujours facile à connaître, et les minéralogistes d’ailleurs se refusent non sans raison aux conséquences d’un principe exclusif qui les obligerait, par exemple, à confondre la craie avec les cristaux transparents de spath d’Islande, ou le charbon avec le diamant. Tout en accordant à la composition chimique une importance considérable, une classification réellement naturelle doit faire nécessairement intervenir les propriétés physiques des corps.
Haüy tout d’abord s’attacha curieusement aux cristaux, qui, bien différents des fleurs auxquelles on les a comparés, présentent à peine, pour une même espèce, quelques analogies vagues et douteuses, et qu’apparemment au moins aucune loi ne régit. Un hasard heureux vint bientôt l’éclairer: dans un cristal de spath calcaire brisé devant lui par accident, Haüy remarqua des faces nouvelles, non moins nettes que celles du dehors, et formant un polyèdre identique par sa forme, comme il l’est par sa composition, aux cristaux de spath d’Islande très-différents pourtant de ceux du spath calcaire. Sans remonter aux causes réelles et sans doute éternellement inconnues qui le dominent et le nécessitent, Haüy frappé d’une lumière subite, entrevit dans ce fait la révélation d’un principe et une source nouvelle et assurée de découvertes qu’il devait, quoique féconde épuiser presque tout entière. Les cristaux si divers d’une même substance naissent de l’arrangement des mêmes molécules, dont les divers modes de groupement produisent toute la variété des formes. La petite collection d’Haüy, livrée immédiatement au marteau, confirma cette première vue. Le grenat, le spath fluor, la pyrite, le gypse, incessamment brisés et réduits en fragments imperceptibles, présentent chacun un polyèdre constant qui les distingue, et suivant Haüy les caractérise. Une voie nouvelle était ouverte, mais glissante, étroite et accessible aux seuls géomètres, Haüy, sans peut-être soupçonner toute la difficulté de l’entreprise, voulut la suivre jusqu’au bout. Agé alors de plus de quarante ans, le professeur de latin avait depuis longtemps oublié Euclide; mais il avait l’esprit géométrique. Il reprit ses vieux cahiers, demanda quelques leçons à des collègues plus habiles, et un petit nombre de théorèmes exactement étudiés et compris lui révélèrent les dernières conséquences des lois simples qu’il avait devinées, en lui donnant pour plusieurs espèces, avec la valeur précise des angles, la connaissance très-distincte de toutes les variations de la forme générale, de la disposition des facettes et de la dépendance des truncatures.
Quoique toujours timide et modeste, il apporta bien vite à l’Académie la grande découverte qui, plus fortement annoncée dans un second mémoire et portée à la dernière évidence, éleva aussitôt le nom d’Haüy au rang des plus grands et des plus illustres. Haüy, inconnu jusque-là dans la science et complétement éloigné des savants, apportait son premier mémoire le 10 janvier 1781; treize mois après, le 15 février 1782, l’Académie, dans son empressement à le posséder, le nommait presque à l’unanimité membre adjoint de la section de botanique.
Lagrange et Lavoisier, Berthollet et Laplace, comprirent que ce prêtre, hier encore ignorant et obscur, devenait tout à coup leur égal par la gloire comme il l’était par l’esprit d’invention, et le collége du cardinal Lemoine les vit plus d’une fois réunis autour du modeste régent de seconde qui, humblement confus de captiver et d’étonner de tels génies, leur démontrait dans les suites d’un seul principe toutes les richesses et toutes les harmonies de la géométrie des cristaux.