Leur auteur, on en conviendra, n’avait pas besoin de paître lui-même ses troupeaux pour se faire délivrer sans scrupule, pendant les mauvais jours de la Terreur, un certificat de civisme sous le nom du berger Daubenton.
La direction du Jardin des Plantes, lorsqu’elle fut confiée à Buffon, était promise depuis longtemps à un naturaliste fort éminent, riche propriétaire, non moins recommandable par son caractère que par l’étendue de son esprit. Si Duhamel du Monceau n’a pas laissé comme Buffon un nom illustre, c’est que ses écrits, remarquables par le fond beaucoup plus que par la forme, ont servi surtout dans la science comme de précieux et solides matériaux utilisés par ses successeurs. Ami intime de Bernard de Jussieu et de Dufay, Duhamel, en étudiant sous leurs yeux l’histoire naturelle, sut à l’âge de vingt ans leur inspirer assez de confiance pour que l’Académie, conseillée par eux, lui confiât la mission d’étudier dans le Gâtinais les causes d’une maladie du safran qui alarmait alors les propriétaires du pays. Sa mission eut un plein succès, et la section de botanique l’appela peu après à une place d’adjoint.
Loin d’entrer à fond et par ordre dans le détail des travaux très-nombreux de Duhamel, nous ne pouvons pas même, dans cette revue rapide et superficielle, citer tous ceux qui, justement célèbres parmi les naturalistes, méritent encore aujourd’hui une sérieuse attention. Les expériences de Duhamel sur la formation des os sont très-élégantes et très-nettes. La garance, mêlée pendant quelque temps à la nourriture d’un animal, pénètre dans les os et les colore en rouge. Ce fait, observé par des savants anglais, lui donna l’idée de faire alterner la nourriture chargée de garance avec la nourriture ordinaire, pour observer, sur différents animaux bien entendu, le progrès de la coloration en rouge et le retour à l’état normal.
L’Académie, qui a compté parmi ses membres Tournefort, Magnol, Geoffroy, Vaillant, Duhamel, Antoine, Bernard et Laurent de Jussieu, et qui a inscrit le nom de Linnée sur la liste de ses associés étrangers, n’a pu manquer de prendre une grande et glorieuse part au progrès, on pourrait presque dire à la création de la science des plantes.
Magnol, qui le premier a prononcé en botanique le nom de famille, était professeur et professeur très-illustre à la Faculté de Montpellier. Le roi, sur sa grande réputation, le nomma successeur de Tournefort à l’Académie, quoiqu’il ne fût proposé qu’au troisième rang. Flatté d’un tel honneur, et renonçant à l’âge de soixante-douze ans aux habitudes de toute sa vie, il vint résider à Paris; mais le sacrifice était au-dessus de ses forces, et il n’assista que pendant un an à peine aux séances de l’Académie.
Vaillant fut un des élèves les plus illustres de Tournefort. Fagon, surintendant du roi, l’avait appelé, quoique fort jeune encore, à la direction des cultures du jardin, de préférence à Tournefort lui-même, qui s’en montra fort blessé. Le mauvais vouloir devint rapidement mutuel, et les mémoires scientifiques de Vaillant en conservent la trace; des critiques trop amères, quoique souvent fondées, y remplacent dans plus d’une page les applaudissements qui partout ailleurs saluaient les ouvrages de son maître.
Geoffroy, le frère du chimiste, fut un botaniste éminent. On lui doit une grande découverte, celle du sexe des plantes, qui, acceptée et mise dans un plus grand jour par Vaillant, lui a été souvent attribuée.
Antoine de Jussieu, élève de Magnol à Montpellier, et docteur déjà de la célèbre faculté, s’était rendu à Paris à l’âge de vingt-deux ans dans l’espoir surtout d’y suivre les leçons de Tournefort sur les plantes et de se perfectionner dans leur étude. Victime d’un accident qui devait être mortel, Tournefort ne professait plus, et peu de temps avant sa mort le jeune élève, rapidement distingué par Fagon, se trouva placé à l’âge de vingt-trois ans dans la chaire même dont la réputation l’avait attiré.
Antoine de Jussieu était un savant éminent et un excellent homme. Observateur ingénieux et sagace, il a composé d’excellents mémoires sur les diverses branches de l’histoire naturelle: frère généreux et dévoué, il a élevé et instruit le jeune Bernard, et en lui faisant partager la modeste aisance due à ses succès comme médecin, lui a permis de dévouer sa vie entière à la méditation opiniâtre d’une œuvre immortelle. L’esprit de famille et d’union est un des traits saillants du caractère des Jussieu; leur frère Joseph, compagnon de Lacondamine au Pérou, retrouva après trente-huit ans d’absence sa place au foyer fraternel, où il ne pouvait apporter qu’embarras et tristesse. Épuisé par de longues fatigues, il en avait oublié jusqu’à la triste histoire. On n’osa pas le conduire à l’Académie, qui l’avait élu pendant son absence, mais jusqu’à sa mort il trouva dans la petite maison de la rue des Bernardins les soins les plus intelligents et les plus affectueux.