Peu d’années après, cependant, la compagnie dut se dissoudre après avoir épuisé son capital, et l’usine fut abandonnée.

C’est par ses études sur les animaux inférieurs que Réaumur a mérité un nom immortel. Observateur pénétrant et attentif de la nature, nul autre n’a eu un sentiment plus vif et plus précis des ressources simples et variées tout ensemble dont elle dispose pour l’exécution de ses desseins, et de l’admirable justesse avec laquelle elle accorde, même aux êtres inférieurs, les organes nécessaires à leurs besoins et conformes à leurs convenances comme à leurs instincts. L’anatomie ne joue, chez lui, qu’un rôle secondaire; c’est en épiant les mouvements et les actes de l’animal vivant qu’il se rend compte des forces mises à sa disposition et de l’usage qu’il en sait faire. Le rôle que l’histoire de la science lui attribue est d’avoir découvert et révélé les merveilleux secrets de la vie extérieure d’un grand nombre d’animaux choisis surtout parmi les plus humbles. Par quel mécanisme un mollusque s’avance-t-il sur le sable? Comment peut-il s’accrocher au rocher? Par quels moyens parvient-il à saisir sa proie et à la défendre contre ses ennemis? Comment l’insecte choisit-il son habitation? Quels matériaux emploie-t-il pour l’aménager? Quels sont ses artifices pour nourrir ses petits? Comment prépare-t-il les ressources nécessaires à leur développement? Telles sont les questions que traite le plus volontiers Réaumur et qu’il résout à l’aide des observations les plus intéressantes, accumulées et recueillies avec un rare bonheur et une infatigable patience. Dans un charmant mémoire sur les guêpes, dont la république, trop négligée des naturalistes pour celle des abeilles, lui ressemble pourtant un peu, dit-il, peut-être comme Sparte ressemblait à Athènes, Réaumur indique très-bien le but qu’il se propose et l’ordre des questions qu’il veut aborder: «Si je m’étais proposé, dit-il, de faire connaître les différentes espèces de guêpes dont les naturalistes font mention, de donner la description exacte de leur figure et de caractériser les espèces par les différences les plus marquées, un mémoire entier y suffirait à peine, mais je crois qu’on me saura gré de ce que j’épargnerai ici les détails secs pour ne m’arrêter pour ainsi dire qu’à leurs mœurs.» Tel est le programme de Réaumur dans ses belles et intéressantes recherches sur les insectes, dont la réunion forme six gros volumes, d’une lecture aussi agréable que facile, et auxquels il ne manquerait peut-être qu’un peu de concision pour être comptés parmi les ouvrages classiques les plus attachants.

Réaumur entra à l’Académie en 1708 et mourut en 1757, après avoir vu son influence, fort grande d’abord, s’effacer peu à peu devant celle de Buffon.

Lorsque Buffon, âgé de vingt-sept ans seulement, fut nommé par l’Académie membre adjoint de la section de botanique, rien ne faisait prévoir encore la célébrité réservée à son nom. Comme Bossuet, comme Crébillon et comme l’aimable président De Brosses, il était élève des jésuites de Dijon. Le souvenir de ses succès d’écolier n’est pas parvenu jusqu’à nous. Fils d’un magistrat fort considéré et fort riche, Buffon, dès sa jeunesse, put régler sa vie à sa guise et satisfaire librement tous ses goûts; il voyagea en France et en Italie, en compagnie d’un jeune seigneur anglais dont le précepteur, homme fort instruit, paraît avoir dirigé ses premières études sur la science de la nature. Buffon, de même que Réaumur, dont il devait bientôt devenir le rival, débuta par la géométrie, et un mémoire ingénieux sur quelques problèmes de probabilité, le montre capable de réussir dans cette voie; mais sa science encore imparfaite devait s’affaiblir et se perdre dans la pratique des travaux d’un autre ordre; et une discussion célèbre avec Clairaut, dans laquelle vingt ans plus tard il méconnaît les principes les plus élémentaires, montre que Buffon, en quittant la géométrie, n’y avait pas fait assez de progrès pour en armer à jamais son esprit.

La traduction d’un ouvrage mathématique de Newton et de la statique des végétaux de Hales, l’étude théorique et expérimentale des miroirs ardents attribués à Archimède, et des expériences faites en grand sur la manière de durcir les bois en les écorçant sur pied, ne semblaient pas indiquer bien nettement sa voie, lorsque sur la proposition de Dufay mourant il fut nommé à l’âge de trente-deux ans directeur et intendant du Jardin du Roi. Obligé par devoir de favoriser les études d’histoire naturelle et d’y présider en quelque sorte, il tourna désormais vers elles l’activité de son esprit en y appliquant avec un zèle constant tous ses soins, ses travaux, son crédit et ses forces. L’observation minutieuse des faits n’était ni dans ses goûts ni dans ses aptitudes. Son génie, acceptant les détails de toute main, avait besoin d’un plus grand vol. Buffon, pour peindre la nature entière, prétendait d’un premier coup d’œil saisir tout d’abord les principes et tracer à grands traits un tableau d’ensemble: c’est par là que commence et que finit son grand ouvrage. Dans deux de ses livres les plus admirés, la Théorie de la terre et les Époques de la nature, Buffon excité et soutenu par la grandeur de son sujet, semble débrouiller le chaos: aucune difficulté ne l’étonne, et l’on voit son éloquence, toujours majestueuse mais parfois trop ornée, devancer tour à tour la science de son temps, la dédaigner, ou y contredire.

Quoiqu’il eût succédé à Couplet comme trésorier de l’Académie, Buffon, presque toujours absent de Paris, assistait rarement aux séances. Peu soucieux des travaux de ses confrères, il communiquait rarement les siens à l’Académie et recherchait peu l’influence qu’il y exerçait cependant. L’Académie française, dans sa correspondance, l’occupe plus souvent et semble l’intéresser plus vivement que l’Académie des sciences. L’écrivain chez Buffon a en effet éclipsé le savant; dans ses écrits sur la science, qui valent surtout par l’exacte convenance et l’harmonieuse précision du style, on ne trouve qu’un bien petit nombre d’observations nouvelles ou d’expériences décisives sur des points jusque-là douteux. Et s’il est permis de rappeler une plaisanterie contre celui dont le long ouvrage n’en contient pas une seule, lorsque l’affectueuse estime de Louis XVI fit élever au Jardin des Plantes une statue à Buffon encore vivant, l’irrévérencieux passant qui, lisant sur le socle: Naturam amplectitur omnem, s’écria, dit-on: «Qui trop embrasse mal étreint,» ne manqua ni de justice ni d’à-propos.

Les noms de Daubenton et de Buffon sont inséparables dans l’histoire de la science. Compagnon de son enfance et collaborateur très-utile de son grand ouvrage, Daubenton, satisfait de la part qui lui était faite et dévoué sans arrière-pensée à l’œuvre commune, y apportait par des études sérieuses et originales un élément précieux de force, de solidité et de durée; un jour cependant Buffon, dans un intérêt de librairie, fit disparaître d’une édition nouvelle les chapitres écrits par son ami, dont la science plus profonde mais plus sèche que la sienne, avait moins d’attrait pour le public. Les intérêts de Daubenton étaient sacrifiés aussi bien que sa juste susceptibilité d’observateur et de savant, et cette cruelle blessure venait d’un compagnon d’enfance, d’un collaborateur admiré et aimé, et d’un protecteur généreux qui l’avait d’avance désarmé et enchaîné par les liens de la reconnaissance! Ces souvenirs dirigèrent la conduite de Daubenton et l’expliquent: attristé plus encore qu’irrité, il se plaignit avec douceur et modération; et, sans rompre des relations désormais froides et pénibles, il redoubla d’ardeur pour la formation du cabinet d’histoire naturelle, qui devint toute sa consolation. Malgré d’excellents et nombreux travaux, la création de ce beau musée reste l’œuvre saillante de Daubenton. On n’y trouvait guère avant lui que les coquilles recueillies par Tournefort. C’est Daubenton qui, pendant plus de quarante ans, y embrassant avec ardeur toutes les productions de la nature, les recueillit de toutes parts et souvent à grands frais, pour les grouper dans un ordre commode à la fois pour l’étude et séduisant pour les ignorants.

Daubenton a donné à l’Académie un grand nombre de mémoires sur des points particuliers d’histoire naturelle. On lui doit la description de plusieurs espèces réellement nouvelles, des études sur le développement des arbres qui, comme le palmier, ne croissent pas par couches extérieures et concentriques; des idées ingénieuses sur les albâtres et les stalactites, et les herborisations des pierres. Daubenton enfin, en appliquant à la paléontologie sa connaissance profonde des animaux vivants, a été le précurseur immédiat de Cuvier.

Ces travaux incessants et variés occupèrent Daubenton sans le captiver entièrement, et la juste célébrité de son nom s’attache en grande partie à une œuvre toute pratique et de grande utilité pour le pays. Ses écrits sur l’élevage des moutons et sur l’amélioration des laines le placent au nombre des bienfaiteurs de l’agriculture française.

«Mettre dans tout son jour l’utilité du parcage continuel, démontrer les suites pernicieuses de l’usage de renfermer les moutons dans les étables pendant l’hiver, essayer les divers moyens d’en améliorer la race, trouver ceux de déterminer avec précision le degré de finesse de la laine, reconnaître le véritable mécanisme de la rumination, en déduire des conclusions utiles sur le tempérament des bêtes à laine et sur la manière de les nourrir et de les traiter, disséminer les produits de sa bergerie dans toutes les provinces, distribuer ses béliers à tous les propriétaires de troupeaux, faire fabriquer des draps avec ses laines pour en démontrer aux plus prévenus la supériorité, former des bergers instruits pour propager la pratique de sa méthode, rédiger des instructions à la portée de toutes les classes d’agriculteurs, tel est, dit Cuvier, l’exposé rapide des travaux de Daubenton sur cet important sujet.»