L’étude des divers métiers occupait l’Académie; elle se proposait d’en publier successivement la description. Réaumur, jeune encore, toujours de loisir, curieux de tout voir et de tout connaître, était désigné tout naturellement pour prendre une part importante à ce travail.
La perspicacité inventive de Réaumur ne parut en aucun de ses ouvrages plus évidemment que dans son traité sur la fabrication de l’acier. On emploie depuis longtemps, on le sait, dans les usages de la vie, trois sortes de fer très-distinctes: le fer proprement dit, l’acier et la fonte, dont les propriétés diffèrent bien plus encore que l’aspect; la fonte est en effet fusible, dure et cassante; l’acier, difficilement fusible, dur et malléable; le fer, enfin, réfractaire au feu, dur à la lime, cédant au marteau et plus malléable encore que l’acier. Le fer, on l’ignorait alors, est un métal presque pur, l’acier contient 4 à 7 millièmes de charbon, et la fonte en contient le plus souvent de 20 à 30 millièmes; entre le fer et la fonte, on peut obtenir d’ailleurs tous les intermédiaires, qui participent, suivant leur composition, des propriétés du type le plus voisin.
L’acier se trempe, c’est-à-dire qu’après avoir été chauffé au rouge, puis plongé dans l’eau froide, il devient dur et cassant; la fonte se trempe aussi, en se transformant en fonte blanche; le fer ne se trempe jamais.
Ces caractères étaient bien connus avant Réaumur, mais on ignorait que le principe aciérant est le charbon pur. La chimie était trop peu avancée alors, et Réaumur, d’ailleurs, était trop peu chimiste pour qu’une telle découverte lui fût possible. La matière aciérante est pour lui une espèce de soufre.
Mais les chimistes alors, il ne faut pas l’oublier, enveloppaient dans ce mot les substances les plus diverses et l’appliquaient entre autres à tout corps réducteur.
Le livre de Réaumur, qui lors de son apparition produisit un grand effet, et fut pour lui, de la part du régent, l’occasion des plus riches récompenses, est intitulé: L’art de convertir le fer en acier et l’art d’adoucir le fer dur.
Pour aciérer le fer par la cémentation, on le chauffe en vase clos et pendant plusieurs semaines, au milieu des substances propres à opérer la transformation et lui fournir, suivant Réaumur, le soufre qui lui manque, et qui, nous le savons aujourd’hui, n’est autre chose que du charbon; quand l’acier a pris trop de ce soufre (traduisez charbon), il devient d’abord un métal intraitable, cassant et dur, puis de la fonte, comme le dit Réaumur en plusieurs endroits de son livre; et il enseigne à corriger cet acier intraitable en le plaçant à une haute température en contact avec de la craie; mais, ne connaissant ni la composition de la craie ni les propriétés de l’acide carbonique et de l’oxyde de carbone, et la transformation si facile et si fréquente de l’un de ces gaz dans l’autre, il ne pouvait voir les choses bien à fond, ni en donner une théorie bien précise. Ses explications valent à peu près cependant toutes celles que l’on donnait alors des réactions chimiques, et on conclut de ses idées que la fonte peut, en perdant tout ou partie de ce qu’il nomme les soufres, se changer en acier et même en fer doux, et il a trouvé le beau procédé de décarburation, qui, bien peu perfectionné depuis, nous fournit aujourd’hui la fonte malléable. Une partie de son ouvrage est consacrée à la description de cet art nouveau: il enseigne à couler la fonte destinée à l’opération; il donne la composition des meilleurs mélanges, parmi lesquels il cite l’oxyde de fer et même la limaille et les rognures de fer exclusivement employées aujourd’hui; il désigne enfin les objets qu’il convient de fabriquer ainsi et qui n’ont changé ni de nom ni de nature; quelques-uns seulement, comme les heurtoirs de porte, ne sont plus employés aujourd’hui.
La partie économique du livre de Réaumur n’est pas moins remarquable: «Il y avait, dit-il dans sa préface, deux partis à choisir pour rendre les arts, et surtout celui d’adoucir le fer fondu, utiles au royaume: ou d’accorder des priviléges à des compagnies, qui, comme celles des glaces, eussent eu seules le droit de faire de ces sortes d’ouvrages, ou de donner une liberté générale à tous les ouvriers d’y travailler. Le premier parti eût plutôt fait paraître des manufactures considérables et le public eût eu plutôt à choisir des ouvrages de ce genre. Dès que la liberté est générale, les artisans se chargeront de ce travail, mais leur peu de fortune ne leur permettant pas de faire les avances nécessaires pour fournir à une grande quantité d’ouvrages très-variés, parce que les premiers modèles coûtent cher, les ouvrages s’en multiplieront plus lentement; les compagnies qui pourraient entreprendre de plus grands établissements n’oseront peut-être pas les risquer, dans la crainte de voir bientôt leurs ouvrages copiés par tous les petits ouvriers; mais, outre qu’un amour de la liberté porte à souhaiter qu’il soit permis aux hommes de faire ce sur quoi ils ont naturellement autant de droit que les autres, c’est que, si les établissements se font de la sorte plus lentement, d’une manière moins brillante, ils se forment d’une manière plus utile au public. Comment s’assurer d’une société qui ne soit pas trop avide de gain? C’est le grand inconvénient des priviléges, qui d’ailleurs lient les mains à ceux qui n’en ont pas obtenu de pareils et qui auraient été en état d’en faire de meilleurs usages, qui auraient eu plus de talents pour perfectionner les nouvelles inventions. Ce n’est pas que les particuliers n’aient pour le profit une ardeur égale à celle des compagnies, mais la crainte que leurs voisins ne vendent plus qu’eux, l’envie d’attirer le marchand, leur fait donner à meilleur marché. J’ai eu la preuve de cette nécessité de faire multiplier le débit: j’avais permis à quelques ouvriers, qui avaient travaillé sous nos yeux dans le laboratoire de l’Académie, de faire des ouvrages de fer fondu. Malgré moi ils voulaient les tenir à un prix excessif; quand ils offraient pour 200 livres, en fer fondu, ce qui, en fer forgé, en eût coûté 1,200 ou 1,500, ils croyaient faire assez, quoiqu’ils eussent dû le donner pour 4 ou 5 pistoles. Il n’y a donc d’autre manière de vendre les choses à bon marché que de mettre les ouvriers dans la nécessité de débiter à l’envi.»
Ces excellentes paroles, que Turgot n’eût pas désavouées, sont écrites, il ne faut pas l’oublier, en 1732, et servent de préface à un ouvrage que le duc d’Orléans, alors régent du royaume et fort compétent sur les questions de science, récompensa par une pension de 12,000 livres. Quelques réflexions généreuses sur le devoir des inventeurs envers l’humanité tout entière méritent également d’être rapportées. «Il s’est trouvé des gens, dit Réaumur, qui n’ont pas approuvé que les découvertes qui font l’objet de ces mémoires aient été rendues publiques. Ils auraient voulu qu’elles eussent été conservées au royaume, que nous eussions imité les exemples du mystère, peu louables à mon sens, que nous donnent quelques-uns de nos voisins. Nous nous devons premièrement à notre patrie, mais nous nous devons aussi au reste du monde; ceux qui travaillent pour perfectionner les sciences et les arts doivent même se regarder comme les citoyens du monde entier.»
L’événement ne répondit pas, il faut l’avouer, aux espérances de Réaumur, et les progrès qu’il avait promis ne se réalisèrent que lentement. Une compagnie fut établie sous sa haute direction avec le nom de Manufacture royale d’Orléans pour convertir le fer en acier et pour faire des ouvrages de fer et d’acier fondu. Le prospectus inséré dans les journaux du temps contenait de magnifiques promesses. «On s’engage, disait-on, à ne livrer que des produits d’excellente qualité, et, s’il y en avait qui ne parussent pas tels à ceux qui les ont achetés, on s’engage à rendre l’argent quand on les rapportera.»